36, quai des Orfèvres
Moi tout ça je m’en fous, mon lave-vaisselle il est triple A.
Anonyme - Octobre 2011.
Les économistes dans leur ensemble sont plutôt favorables à la concurrence pourvu qu’elle ressemble à l’idéal théorique qu’ils s’en font, à savoir un monde où personne (seul ou à plusieurs) n’a le pouvoir d’imposer sa « loi » au marché (qu’il s’agisse d’imposer un produit ou d’en imposer le prix), un monde où l’information est transparente et également partagée entre acheteurs et vendeurs, un monde où les règles sont les mêmes pour tous, où il n’y a pas de tricheurs lesquels s’il y en a sont punis, etc., etc. etc. C’est pourquoi d’ailleurs les économistes dans leur ensemble considèrent que nombre des problèmes que rencontrent nos économies s’expliquent par un défaut de concurrence. Et tout cela, parce que dans l’esprit de l’ensemble des économistes, la concurrence n’est pas du tout synonyme de « laissez-faire ».
Cela dit, ces mêmes économistes savent aussi que quand bien même elle serait conforme à leur idéal théorique, il est parfois possible de faire « mieux que la concurrence », et ce, notamment, en substituant à la logique individualiste, égoïste, compétitive voire conflictuelle qui au fond en est le ressort, ce qu’il est coutume d’appeler une logique de coopération.
Exemple avec cette petite histoire, un conte policier si l’on veut, qui certes n’a pas valeur de preuve ultime et définitive, puisque par définition on ne démontre rien avec un exemple, mais qui, quand même, donne à penser, ce qui n’est déjà pas mal.
C’est l’histoire d’un casse ordinaire. Oh ! Pas le casse du siècle, non. Juste une petite bijouterie située place Vendôme, à Paris, cette bijouterie dont le nom fait immanquablement penser à l’un des acteurs fétiches du grand Sergio Leone. Deux braqueurs donc, qui au terme d’une attaque très mal préparée, s’enfuient en tirant sur tout ce qui bouge, emportant avec eux un butin approximativement estimé à 2 millions d’euros : des bagues, des colliers, quelques montres, et une boucle d’oreille.
Alertés, les enquêteurs de la « Crim’ » débarquent sur les lieux, et le Commissaire Lupin, leur chef, met en place le dispositif habituel. Un dispositif particulièrement efficace d’ailleurs puisqu’à peine trois heures plus tard deux hommes sont arrêtés dans un appartement poisseux de la rue d’Amsterdam. Le butin est introuvable mais les deux suspects sont pris en possession illégale, chacun, d’une arme à feu. Immédiatement arrêtés, ils sont emmenés fissa au 36 du quai des Orfèvres, siège de la « Crim’ », près de Notre-Dame, à Paris (je dis ça pour les ploucs de Province qui sauraient pas où c’est. C’est plutôt gentil, non ?).
Au terme d’un premier interrogatoire mené au pas de course le commissaire Lupin fut rapidement convaincu de la culpabilité des deux suspects. Il s’en entretint avec ses collaborateurs, lesquels partagèrent très rapidement son opinion. Leur problème cependant : ils ne disposaient pas du moindre commencement de preuve permettant d’accélérer et clore la procédure. Des aveux auraient évidemment été les bien venus. Mais voilà, comment faire avouer les suspects ? Comment n’en faire avouer ne serait-ce qu’un des deux ? Telle était la question, question lancinante, question obsédante qui ne cessa de turlupiner Lupin jusque tard dans la soirée, jusqu’à ce qu’un jeune stagiaire tout juste sorti de l’Université brava sa timidité et suggéra de tenter une expérience dont il avait entendu parler un jour dans un cours d’Economie. Quel cours exactement ? Ca il ne s’en souvenait plus. Mais peu importe. L’essentiel est que l’idée séduisit Lupin. Que Lupin s’en empara. Et que Lupin décida de la mettre immédiatement en application.
C’est ainsi que le Commissaire Lupin fit venir dans son bureau, l’un après l’autre, séparément, les deux suspects, et leur proposa, à chacun, le même « contrat », la même transaction, le même arrangement, le même « deal », leur tenant le langage suivant :
« Rêve pas l’artiste ! Je sais que le casse de la Place Vendôme, c’est vous. Alors vous avez tout intérêt à vous mettre à table rapidement parce qu’on n’a pas que ça à faire. Les procédures longues et inutiles, c’est pénible pour tout le monde, et en plus ça coûte cher. Alors voilà ce que je te propose :
Si tu avoues, dénonçant ainsi ton complice, et s’il se tait, lui, toi tu es libre, et ton pote en prend pour 10 piges. C’est tout bénéfice pour toi. Et tant pis pour l’autre, il n’avait qu’à collaborer. Note que cela veut dire, à l’inverse, que si c’est toi qui nies et que ton pote avoue, c’est toi qui prendras 10 ans de taule et c’est ton pote qui sera libre.
Si tu parles et que ton collègue parle aussi, en bref si vous avouez tous les deux, on vous sera reconnaissant de cette collaboration qui nous fera gagner et du temps, de l’énergie, et des galons, et on s’arrangera pour que vous ne preniez que 5 ans chacun. C’est un minimum. Braquer une bijouterie en canardant partout ce n’est pas rien quand même !
Enfin, si vous jouez les cabochards, et que vous niez tous les deux, vous en prendrez quand même pour un an chacun, rapport aux deux pétards qu’on vous a confisqués.
A toi de voir, l’artiste ! Tiens, je t’ai noté tout ça sur ce bout de papier. Je t’ai même fait un dessin. On va te ramener dans ta cellule. Tu as une heure pour réfléchir et me donner ta réponse ».
Il faut alors imaginer chaque suspect, seul dans sa cellule, plongé dans une incertitude totale quant à ce que décidera l’autre car dans l’impossibilité absolue de communiquer avec lui, lisant et relisant la proposition du commissaire Lupin, et se débattant dans ce qui peut sembler un horrible dilemme. Car en effet, mettez vous quelques instants à la place de l’un d’eux, n’importe lequel c’est pareil vu qu’ils sont dans une situation absolument identique, et voyez comment vous raisonneriez si votre objectif était purement individualiste, si votre seul souci était de minimiser votre peine à vous et vous seul, et voyez à quelle conclusion et décision l’usage de votre raison alliée à un égoïsme exacerbé par le souci de sauver votre peau vous mèneront immanquablement.
Votre raisonnement : « De deux choses l’une. Soit l’autre avoue, soit il nie. S’il avoue, et que j’avoue moi aussi, je prends 5 ans, mais si je nie, j’en prends 10. Ergo : s’il avoue, c’est en avouant que je minimise ma peine. Donc s’il avoue j’ai intérêt à avouer moi aussi ! Maintenant, s’il n’avoue pas, et nie, soit j’avoue et là, banco !, je suis libre, soit je nie aussi et je prends 1 an rapport à cette putain d’arme que j’ai oublié de balancer dans le caniveau. S’il nie, il faut donc que j’avoue ! ».
Votre conclusion : « Au final ce n’est si pas compliqué. Quelle que soit la décision de l’autre, peu importe, j’ai toujours intérêt à avouer ! Il est con ce flic ! ».
Et votre décision : « Je vais avouer. Tant pis pour l’autre. Ya des fois où faut penser qu’à sa pomme. Suis pas l’abbé Pierre après tout. Encore moins Bernadette Soubirou ».
Bien sûr, l’autre a fait, de son côté, exactement le même raisonnement. Il a donc abouti exactement au même résultat. Ce qui l’amena à prendre exactement la même décision : « Je vais avouer. Tant pis pour l’autre. Ya des fois où faut penser qu’à sa pomme. Suis pas l’abbé Pierre après tout, et encore moins Bernadette Soubirou ».
Si bien qu’à l’arrivée, les deux suspects ont, tous les deux, et chacun de leur côté, avoué au commissaire Lupin (pas si con ce flic finalement…) leur participation au casse de la Place Vendôme. Fin de l’enquête. Place à la justice. Et les deux suspects, désormais coupables, furent condamnés à une peine de 5 ans de prison chacun.
Dommage ! Dommage pour eux ! Dommage car l’issue eut pu être tout autre, et bien meilleure pour nos deux Rapetou. Car le « deal » que leur proposa Lupin autorisait une situation telle qu’ils n’auraient pris qu’un an de prison chacun. Il eut suffi pour cela que tous deux niassent ensemble plutôt que d’avouer. Mais pour cela, encore eut-il fallu qu’ils se rencontrassent, discutassent, acceptassent de coopérer, se mitassent d’accord sur une stratégie commune et donc décidassent, d’un commun accord, de raisonner collectivement, outrepassant ainsi leurs seuls intérêts personnels et cette logique individualiste, égoïste, compétitive voire conflictuelle, qui finalement les conduisit, chacun, en prison pour 5 ans.
Ce que cette histoire donne à penser ? Plusieurs choses, qui toutes tournent autour d’une même idée : il arrive que la recherche par chacun de son seul intérêt personnel ne débouche pas sur la meilleure situation collective possible, et qu’une coopération aboutisse à un bien meilleur résultat que la concurrence. Encore faut-il s’assurer que la coopération entre acteurs se mettant d’accord sur une stratégie commune ne se fasse pas sur le dos du reste de la société (pensez par exemple aux ententes entre certaines entreprises qui, plutôt que de se faire concurrence, se mettraient d’accord sur le prix de vente d’un produit, stratégie toute à leur avantage certes, mais dont les consommateurs seraient les victimes toutes désignées).
Mais on voit aussi que, paradoxalement, il est des fois où la recherche par chacun de son seul intérêt personnel aboutit aussi, en plus d’une moindre « satisfaction collective », à une moindre satisfaction personnelle. Et tout se passe alors, finalement, comme si les individus avaient agi contre leur propre intérêt, puisqu’à l’arrivée le résultat qu’ils obtiennent, chacun, est moins satisfaisant que ce qu’ils auraient obtenu en coopérant. Un tel paradoxe apparaît quand les décisions individuelles sont prises dans le cadre d’un système d’incitations qui les détournent de l'envie de coopérer. Les individus, pour leur part, n'ont fait qu’agir de façon parfaitement rationnelle. Si bien que si l’on voulait évoquer ici une certaine irrationalité, ce serait l’absurdité du système dans lequel les individus évoluent et les règles qui le gouvernent qu’il faudrait mettre en cause.
Cela dit, ce que ce « dilemme du prisonnier » (c’est le « nom académique » de cette histoire policière) donne aussi à penser, c’est que souvent, au-delà de la stricte logique économique qui anime et régit les rapports humains (la recherche rationnelle du profit personnel) force est de prendre en compte, pour les mieux comprendre, tout de ce qui fait la substance de ce qu’on appelle les relations sociales. Reprenez l’exemple de nos deux suspects et ajoutez des choses comme : le degré de confiance réciproque entre les deux suspects ; ou bien qu’il y en a un des deux qui sait que s’il avoue et dénonce l’autre il se prendra une balle dans la tête dès qu’il sera libre ; ou encore l’existence entre les deux complices d'une authentique relation de fidélité telle qu’il est impensable qu’il y en ait un qui dénonce l’autre ; voire cette situation telle que c’est la deuxième fois que les deux compères se font arrêtés ensemble et lors de la première fois le commissaire Lupin leur avait déjà proposé ce même « deal ». Etc. Etc. Etc. Et voyez comment cela change la donne.
Et voyez au passage, aussi, comment un petit « modèle » très simple peut donner à penser énormément de choses qui se produisent tous les jours dans la « vraie vie ». Tenez, par exemple, pensez-y quand on vous parlera de la gestion de la crise de l’Euro, et particulièrement des rapports entre la France et l’Allemagne, et des politiques de rigueur, de ces stratégies compétitives que l’on met en place des deux côtés du Rhin. Vous avez là l’exemple typique de politiques « non coopératives ». Dommage… Nicolas et Angela (ils peuvent aussi inviter leurs collègues européens…) devraient regarder ensemble ce très beau film de Ron Howard, « A Beautiful Mind » (« Un homme d’exception », dans la traduction française), qui relate la vie de John Nash, ce mathématicien qui est à l’origine de ce que l’on appelle la « Théorie des Jeux » et dont le « dilemme du prisonnier » est une application, et méditer ensemble sur ce passage du film où l’on voit Nash observer un groupe d’oiseaux volant dans le ciel (je sais, on a du mal à voler ailleurs que dans le ciel !) et déclarer soudain (je cite de mémoire) : « J’ai compris l’erreur d’Adam Smith ».
Sinon, pour parler du 36 quai des Orfèvres, le vrai, celui de Simenon, celui de Jouvet et d’Olivier Marchal, qui de mieux que l’un de ses enquêteurs, quand en plus, fort de son expérience et d’une passion pour l’écriture il écrit des romans ! Avis donc aux amateurs de polars ! De vrais et bons polars ! Les romans d’Hervé Jourdain sont exceptionnels ! Ca change de ces délires pénibles et insipides écrits par des Anglaises en manque de thé.
mardi 22 novembre 2011
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7 commentaires:
Cette histoire du braquage, c'est une vraie histoire? Ou juste un moyen scénaristique d'illustrer le dilemme du prisonnier?
Scénarisation qui sonne bien, soit dit en passant.
Zackatoustra : Rassurez-vous, c'est juste " un moyen scénaristique".
Une bijouterie Eli Wallach ? Place Vendôme ?? ça ne me dit rien du tout.
Fifi : Mais non ! C'est un des deux autres ! Vous le faites exprès ou quoi ?
Oups ! Faites excuse, j'avais confondu avec la place Von Neumann à Vendôme...
Sais pas pourquoi mon commentaire précédent apparait "anonyme".
Fifi : Place Von Neumam ? à Vendome ? MDR.
Quand à votre mutation en Anonyme, je ne sais pas. Les mystères du Net sans doute.
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