mardi 25 octobre 2011

La règle d’or, la vraie…

Les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini.
Le joueur d’échecs - Stefan Zweig - 1943.


Imaginez que vous soyez immortel. L’immortalité n’ayant jamais empêché personne de travailler et percevoir des revenus, vous avez, comme tant d’autres, une activité économique qui fait que d’un côté vous travaillez ,produisez des choses, et que de l’autre vous percevez chaque mois, chaque trimestre et chaque année, un revenu, et cela… éternellement… puisque qu’immortel vous êtes…

Admettons pour commencer un revenu annuel de 1000 euros (je sais, c’est peu, c’est juste histoire de ne pas se compliquer la tâche avec des calculs abracadabrantesques, mais rien ne vous empêche de mettre à la place 16 632,74 euros par exemple ou 2012, 75 milliards).
L’immortalité n’interdisant pas non plus la parcimonie (la simonie en revanche est absolument et définitivement incompatible avec l’immortalité et en interdit ne serait-ce que le début du commencement d’un espoir : « Il est défendu de vendre les reliques; aussi les Ordinaires de lieux, les vicaires forains, les curés et tous ceux qui ont charge d’âmes doivent veiller de près à ce que les saintes reliques, surtout celles de la très sainte Croix, à l’occasion des héritages ou des ventes de masses de biens, ne soient vendues ou ne tombent aux mains de non-catholiques. » - Code du Droit Canonique - Canon 1289, Paragraphe 1), vous veillez, au moins chaque année, à ne pas dépenser plus que ce que vous gagnez, à ne pas dépenser plus, donc, pour vos dépenses courantes, vos dépenses ordinaires, que vos 1000 euros.
Mais il se trouve qu’une certaine année, contrairement à votre habitude, vous avez décidé de dépenser 1100 euros (très difficile de savoir quel temps employer dans la rédaction quand le récit se situe dans l’éternité, désolé), et donc empruntez les 100 euros qui manquent, vous basant, au départ, sur un revenu annuel de 1000 euros (la suite montrera que peu importe a priori que votre créancier soit ou non immortel lui-même, mais qu’il se pourrait bien que ce soit mieux qu’il fût mortel, pour vous, comme pour lui…).

Vous voilà donc avec une dette initiale de 100 euros. Est-ce grave ? On n’en sait rien. Il est impossible en effet de répondre a priori à cette question, tant le montant en soi d’une dette ne veut rien dire, tout dépendant de la capacité à rembourser de la personne endettée, laquelle dépend en tout premier lieu de ses revenus ! C’est pourquoi, plutôt que de se référer au seul montant de votre dette, et pour apprécier votre capacité à rembourser, d’aucuns compareront le montant de votre dette au montant de votre revenu annuel, calculant ainsi ce que l’on appellera votre « taux d’endettement », soit, dans l’exemple, et pour l’instant : 100 / 1000 = 10%.
L’importance de ce taux est cruciale pour cette raison notamment qu’étant immortel, il vous est donc possible en théorie d’être perpétuellement endetté, à condition, quand même, d’être toujours capable de trouver des prêteurs qui acceptent de vous prêter (« Un prêteur pouvant prêter doit pouvoir prêter sans son prêt », dicton aztèque). Or à quelle condition trouverez-vous des prêteurs ? D’abord à cette condition que vous soyez, à leurs yeux, crédibles, dignes de confiance, bref que vous leur donniez l’impression, plus que cela même, que vous les rembourserez, du montant convenu, à la date convenue. Mais qu’est-ce qui peut donner à vos prêteurs la conviction qu’ils seront remboursés ? Plusieurs choses dont notamment celle-ci : que votre « taux d’endettement » soit stable, et ce année après années, pendant des siècles et des siècles, puisque vous êtes immortel !
L’essentiel n’est donc pas que le montant de votre dette augmente ou baisse. Ce n’est pas cela qui modifiera la confiance que vous inspirerez aux prêteurs. Le « monde financier » vous jugera bon ou mauvais emprunteur selon que votre dette sera jugée ou non « soutenable » et, par définition, la « soutenabilité » de votre dette sera estimée à l’aune d’une condition : la stabilité dans le temps de votre « taux d’endettement ». Peu importera que le montant de votre dette augmente ou diminue chaque année, l’essentiel sera que le rapport entre votre dette et le montant de votre revenu annuel soit constant. Il vaudra mieux par exemple que votre dette augmente pourvu que votre revenu augmente aussi, plutôt que d’avoir une dette dont le montant diminue si vos revenus diminuent davantage encore. Et si l’on pense (« on » c’est le monde financier, vos prêteurs potentiel, on ne devrait jamais faire des phrases avec des « on » en Economie, ou alors seulement dans un premier temps !), pour des raisons qui, ici, ne nous regardent pas, que vous êtes solvables, que votre dette est toujours soutenable pourvu que votre « taux d’endettement » soit toujours de 10% (c’est très peu en réalité 10%. Pour les Etats membres de l’Euro on considère leur dette publique soutenable dès lors que leur « taux d’endettement » ne dépasse pas 60%), alors, si effectivement c’est le cas, vous pourrez avoir une dette perpétuelle, être perpétuellement endetté, puisque vous êtes immortel ! Attention cependant : l’inverse n’est pas vrai ! L’endettement permanent n’est pas une voie d’accès à l’immortalité !

La question devient alors : qu’est-ce qui pourrait faire varier votre « taux d’endettement », à la hausse comme à la baisse, le point intéressant ici étant bien évidemment la hausse, car c’est là que vous risqueriez d’avoir des problèmes, vu que votre dette ne serait plus jugée « soutenable » ? On pense bien sûr, et immédiatement, à l’évolution respective de vos revenus et de vos dépenses, le solde des deux faisant apparaître tantôt un excédent (vous avez moins dépensé que ce que vous avez gagné) tantôt un déficit (vous avez dépensé plus que ce que vous avez gagné) ce qui veut dire, dans ce dernier cas, que vous avez dû contracter une dette supplémentaire. Mais il est essentiel de considérer, également, le coût de la dette, en clair le taux de l’intérêt ainsi que sa variation dans le temps.

Alors voyez ce qui peut se passer, et comprenez l’idée de cette « Règle d’or », une vraie celle-là, pas comme celle dont on nous rabâche les oreilles de gauche à droite depuis quelques temps, et que toute économie nationale se devrait de respecter.

Nous partons d’une dette de 100 euros pour un revenu annuel de 1000 euros soit un taux d’endettement de 10%. Mais il faut désormais prendre en compte l’intérêt, 5% par exemple, que vous devrez verser à vos créanciers, disons en fin d’année. Ce que vous devrez payer en fin d’année c’est donc le montant de la dette en tant que telle, le « principal », soit 100 euros, plus l’intérêt de 5% x 100 = 5 euros, soit 105 euros au total. Si bien que la stabilité de votre « taux d’endettement » va dépendre de façon cruciale de la manière avec laquelle vos revenus vont évoluer au cours de l’année.

Premier cas : Votre revenu augmente de 5% dans l’année soit « comme » le taux de l’intérêt.

Votre dette totale : 105 euros.
Votre revenu annuel : 1000 + 1000 x 5% = 1000 + 50 = 1050 euros.
Votre « taux d’endettement » = 105 / 1050 = 10%.
Où l’on voit que le montant de votre « «dette totale », le total de ce que vous devez payer à vos créanciers, a certes augmenté, mais que votre taux d’endettement reste stable malgré tout et cela parce que votre revenu a augmenté exactement « comme » le taux de l’intérêt, ni plus ni moins, ou, dit autrement, parce que le « taux de croissance de votre revenu » est, sur l’année, égal au taux de l’intérêt que vous devez payer sur votre dette de 100 euros.
Conséquence : Bien qu’ayant augmenté, votre dette totale est toujours jugée « soutenable » par le « monde financier » et vous pourriez sans problème emprunter de nouveau à Paul, par exemple, 100 euros au début de l’année suivante et ce… rien que pour rembourser les 100 que vous avait prêtés Jacques, par exemple toujours !!! Le principal est que vous puissiez payer les intérêts, ce que vous permet de faire sans problème la croissance de votre revenu. Et comme vous êtes immortel, vous pourriez réitérer l’opération chaque année, éternellement, empruntant chaque année de quoi rembourser la dette contractée l’année précédente, ce qui reviendrait, finalement, à ne jamais réellement rembourser le « principal » de la dette !

Deuxième cas : Votre revenu augmente de 2 % dans l’année soit « moins que » le taux de l’intérêt.

Votre dette totale : 105 euros.
Votre revenu annuel : 1000 + 1000 x 2% = 1000 + 20 = 1020 euros.
Votre « taux d’endettement » : 105 / 1020 = 10, 29%.
Où l’on voit que, cette fois, votre « taux d’endettement » a augmenté et ce quand bien même, pour toutes vos dépenses autres que celle liée au paiement de l’intérêt annuel sur votre dette, vous n’avez pas dépensé plus que votre revenu ! La hausse de votre « taux d’endettement » n’est pas due, ici, à une quelconque dérive de vos dépenses, mais uniquement à l’accroissement des charges financières relativement à votre revenu.
Conséquence : Puisque votre « taux d’endettement » a augmenté, votre crédibilité financière diminue, voire s’effondre. Vous ne passez plus pour quelqu’un de financièrement fiable. Si bien qu’il vous sera très difficile de vous ré-endetter par la suite, sauf à vous débrouiller pour malgré tout présenter un taux d’endettement stable, de nouveau égal à 10%. Que faire pour cela ? Réponse : dépenser moins pour vos dépenses ordinaires, et utiliser cet « excédent » de vos dépenses courantes sur votre revenu pour payer les intérêts et réduire votre dette de sorte à l’aligner sur votre revenu qui a baissé.
Moralité : Quand le taux de croissance de votre revenu est inférieur au taux de l’intérêt, maintenir un ratio d’endettement stable implique de dépenser moins que son revenu.

Troisième cas : Votre revenu augmente de 8% dans l’année soit « plus que » le taux de l’intérêt.

Votre dette totale : 105 euros
Votre revenu annuel : 1000 + 1000 x 8% = 1000 + 80 = 1080 euros
Votre « taux d’endettement » = 105 / 1080 = 9,7%.
Votre « taux d’endettement » a baissé. Le « monde financier » s’en félicite et vous attirez tous les prêteurs de bonne volonté. Si bien, voyez cela, que vous pourriez sans problème accroître votre dette initiale et emprunter au-delà des 100 euros correspondant à votre dette initiale, c’est-à-dire, cette année, dépenser plus, une fois encore, pour vos dépenses courantes, que votre seul revenu ! Vous aurez donc un « déficit » de vos dépenses courantes relativement à votre revenu, d’où un surcroît de dette, mais personne ne vous en voudra, car comme par ailleurs votre revenu a augmenté, votre « taux d’endettement » sera toujours stable à 10%, si bien que le « monde financier » continuera de considérer votre dette comme « soutenable ». Quant à vous, votre surcroit de revenu vous permettra facilement de payer des intérêts plus élevés sans pour autant vous « serrer la ceinture » par ailleurs.
Moralité : Quand le taux de croissance de son revenu est supérieur au taux de l’intérêt, on peut dépenser plus que son revenu et malgré tout maintenir constant son « taux d’endettement ».

C’est ainsi que si l’on tient absolument à évoquer quelques règles que se devrait de respecter toute économie qui voudrait ne pas fonctionner « sur la tête », et appeler ces règles des « règles d’or », la première d’entre, « La règle d’or » serait la suivante : le taux de croissance de l’économie doit être supérieur ou égal au taux de l’intérêt.

Ce qui a été dit à propos d’un particulier s’applique ici, une fois n’est pas coutume, à l’ensemble de l’économie. Mettez, dans les développements précédents, le taux de croissance de l’économie à la place du taux de croissance de votre revenu, car le taux de croissance de l’économie c’est ni plus ni moins que le taux de croissance du Revenu National (du PIB), c’est-à-dire de l’ensemble des revenus distribués, au cours de l’année, dans l’économie considérée. Et si, contrairement à ce qu’imposerait la logique, à savoir qu’il faudrait, « en face », prendre en compte la Dette totale de tous les Français (Ménages, Entreprises, et Etat ) et calculer un « taux d’endettement national », vous ne considérez que la Dette de l'Etat, la « Dette publique », vous justifiant en disant, par exemple, que l’Etat peut, à volonté, par l’impôt, puiser dans le Revenu National pour payer ses intérêts et éventuellement rembourser une partie de sa dette , ou bien, ce qui est mieux, en rappelant que finalement les revenus de l’Etat (les recettes fiscales) évoluent, à la hausse comme à la baisse, proportionnellement au Revenu National, alors, les trois cas de figure présentés plus haut permettent de comprendre une grande partie des problèmes budgétaires et financiers dans lesquels sont empêtrés nombre d’Etats aujourd’hui, à commencer par les Etats européens appartenant à la « zone Euro ». Et vous retrouverez les deux résultats suivants :

Résultat 1 : Quand le taux de croissance d’une économie est inférieur au taux de l’intérêt, maintenir un ratio d’endettement stable et assurer la soutenabilité de sa dette implique pour l’Etat de dépenser moins (pour la justice, l’éducation, la culture, les anciens combattants, les tailleurs risibles de Nadine Morano, etc…) que ses recettes.
Application : soit un pays, une île en vérité, située dans la Méditerranée, dont l’Etat est endetté, auquel « le monde financier » prête à un taux d’intérêt de l’ordre de 10% et dont la croissance économique est de – 5% (vous avez bien lu : « moins 5% ! »). On fait quoi ?

Résultat 2 : Quand le taux de croissance d’une économie est supérieur au taux de l’intérêt, l’Etat peut dépenser plus que ses recettes et malgré tout maintenir constant son « taux d’endettement » et assurer la soutenabilité de sa dette.

Et l’on comprend, en passant, comment, dans un ou plusieurs pays, peuvent se mettre en place une« spirale infernale » (la théologie aussi inspire grandement le jargon médiatico-politico-économique, avec le sport et la guerre…), un « effet boule de neige de la dette » (un peu plus bisounours comme dramaturgie, sauf si l’on anticipe l’avalanche), voire une « pyramide » (c’est les Egyptiens qui doivent être contents…), tels que chaque année la « dette publique » s’élève par le seul fait de la hausse du taux de l’intérêt, car si le taux de l’intérêt dépasse le taux de croissance alors chaque année le « taux d’endettement » augmente, incitant les prêteurs dont la confiance décline à demander un taux d’intérêt toujours plus élevé pour compenser un risque accru, d’où l’alourdissement de la « dette totale » et donc une nouvelle dégradation du « taux d’endettement » (sachant, qui est plus, qu'un taux d’intérêt élevé a de grandes chances de faire baisser la croissance !), nouveau déclin de la confiance, hausse du taux de l’intérêt, alourdissement de la dette, etc., etc. etc., et cela… tant que l’Etat trouve encore des prêteurs ! Brrr !!! Mais largement la situation actuelle, surtout dans les pays chauds…
Re-application : soit un pays, une île en vérité, située dans la Méditerranée, dont l’Etat est endetté, auquel « le monde financier » prête à un taux d’intérêt de l’ordre de 10% et dont la croissance économique est de – 5% (vous avez bien lu : « moins 5% ! »). On fait quoi ?

Bon, c’est bien beau tout cela, et c’est très important. Mais s’il fallait n’en retenir qu’une chose, c’est que l’on tient probablement là, enfin ! la raison pour laquelle Dieu a fait les hommes mortels. Et ça, franchement, ce n’est pas rien !

Pause.

4 commentaires:

WebOL a dit…

Et si l'on est soi-même hors du temps (D.-E.-Y. par exemple), personne n'avance ce qu'il faut pour s'acheter des bonbons ?

Bref, la comparaison entre les immortels et les états fonctionne, se dit-on à première lecture, quoique les empires sont parait-il mortels. Même l'éternité n'est plus ce qu'elle était, mais à suivre quand même... N'est-ce pas ?

serenis cornelius a dit…

WeBol : Entièrement d'accord : l'éternité n'est plus ce qu'elle était. L'avenir non plus...

Anonyme a dit…

Quelle pédagogie ! Merci pour tous ces articles de qualité qui rendent l'économie tellement + facile mais aussi très intéressante
j'aurais tellement aimé que vous soyez mon prof :)
j'espère que vous allez continuer d'écrire des articles
~Rym

serenis cornelius a dit…

Anonyme (Rym ?) : Merci à vous. Oui je vais continuer encore un moment.