dimanche 25 septembre 2011

La rigueur, ou de l’absurde…

Vous vous coucherez en arrivant. Une chambre où vous serez seule, autant que possible. Faites fermer les volets et les rideaux pour que la lumière ne vous gêne pas. Défendez qu’on vous parle. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d’eau de Vichy toutes les deux heures, et, à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j’aimerais autant que vous vous passiez de biscuit. Vous ne direz pas que je vous ordonne des remèdes couteux ! A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaieté sont revenues, c’est que le mal est moins sérieux qu’on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer. Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, des lourdeurs de tête, et une certaine paresse à vous lever, l’hésitation ne sera plus permise, et nous commencerons le traitement.
Jules Romains - Knock ou le triomphe de la médecine - 1923.


L’action se passe au Vatican. Tous les chefs d’Etat européens sont présents à ce que les medias n’ont cessé de nommer le « sommet de la dernière chance ». Il y a aussi les Ministres de l’Economie ainsi que leurs épouses (Monsieur Jean-François Baroin a préféré s’accompagner de Madame Valérie Pécresse car, a-t-il dit, « Débiter des conneries, c’est mieux à deux » (sic). )Monsieur Jean-Claude Trichet, le « patron » de la Banque Centrale Européenne, est présent également, bien sûr. Et pour cause, c’est rien moins que la survie de l’Euro qui est en jeu. Quelques représentants de la Commission de Bruxelles et du Parlement Européen complètent le tableau.
On a garé les voitures officielles devant la Basilique Saint-Pierre. De belles et imposantes limousines, aux couleurs sombres et aux vitres teintées. Parmi elles, un âne, relié à un lampadaire par une vieille corde élimée, semble tout à fait à son aise. Un garde suisse lui fait gentiment déguster une carotte.

« Lésautres - Cher Président Zorba, nous vous avons fait venir aujourd’hui car la situation atteint un paroxysme qui nous force à réagir. Votre pays est proche de l'effondrement. Vous êtes en train de payer très cher, extrêmement cher, vos erreurs passées. La preuve, votre dette vous coute de plus en plus cher sur les marchés : plus de 10% d’intérêt annuel, c’est pour ainsi dire du jamais vu depuis que l’euro existe. Et ça continue de monter…
Zorba - Oui mais…
Lésautres - … à tel point que vous devez continuer de vous endetter rien que pour payer les intérêts dus sur la dette antérieur ! Si bien que votre dette s’alimente elle-même, sans cesse, en un effet boule de neige qui, si on ne fait rien, pardon… si VOUS ne faites rien, risque de déclencher une épouvantable avalanche !
Zorba - Oui mais…
Lésautres - Comment ? Vous ne comprenez donc pas que votre pays est au bord du gouffre ? Que la faillite est quasiment inévitable ! Et que si on ne fait rien, pardon… si VOUS ne faites rien…
Zorba - Oui mais…
Lésautres : … et le pire, Zorba ... le pire…c’est que votre chute risque fort d’entraîner, avec elle, d’autres pays européens ! lesquels ne sont pas dans une situation bien meilleure que la vôtre d’ailleurs. Et alors tout est possible, et c’est l’Euro même qui pourrait disparaître, et avec lui tout ce formidable édifice que fut la construction européenne !
Zorba - Oui mais…
Lésautres : Car désormais, avec l’Euro, nous partageons la même monnaie. Et cela change tout, voyez-vous ! Avec une même monnaie, avec l’Euro, nous sommes de fait tous solidaires ! Fini le temps où un pays pouvait, seul dans son coin, financer sa dette publique directement, en faisant tourner la « planche à billets nationaux », par une simple création monétaire de sa Banque Centrale à lui. Avec l’Euro, c’est la Banque Centrale Européenne et elle seule qui gère la création de monnaie en Europe. Or la Banque Centrale Européenne c’est l’Europe !...
Zorba - Oui mais…
Lésautres - … ce n’est ni la Grèce, ni l’Italie, ni Malte, ni la France ou l’Allemagne, ni la Belgique ! C’est l’Europe ! Aucun pays, aucune Banque Centrale nationale ne peuvent donc, dés lors qu’on a adopté l’euro, créer des euros pour financer la dette d'un Etat. C’est pour cela que nous sommes forcément solidaires : la monnaie européenne est gérée à l’échelle européenne par des décisions collectives prises par l’ensemble des pays européens ! Vous savez cela aussi bien que moi non, Président Zorba ?
Zorba - Oui mais…
Lésautres - Et c’est aussi, forcément, la raison pour laquelle nous ne pouvons pas vous abandonner. Le risque est trop grand que nous coulions tous avec vous.
Zorba - Ouf !!! On pourrait renégocier notre dette, non ? Se mettre d’accord sur un défaut partiel, je ne sais pas moi… annuler par exemple 30% de notre dette publique…
Lésautres - Ola ! Vous n’y pensez pas Cher Zorba ! Annuler une partie de votre dette ! Pour laisser entendre à tous les prêteurs, tous les créanciers du monde, que bientôt ce pourrait être l’Espagne, puis le Portugal, puis l’Italie, voire même, pourquoi pas, la France, qui pourrait bien, un jour, sans prévenir, ne pas rembourser leurs dettes ! Et comment alors trouver, demain, de nouveaux prêteurs, pour financer, si besoin, nos dettes publiques ? Qui demain aura confiance dans des emprunteurs dont la crédibilité aura disparu ? Accepter aujourd’hui un défaut pour vous, Zorba, restructurer votre dette en en annulant une partie, quelle folie ! Ce serait économiquement suicidaire. Sans parler de la dimension morale de la chose ! Quelle horreur ! Mais nous allons vous venir en aide, une nouvelle fois, Zorba, c’est obligé, et vous prêter, le temps que vous sortiez la tête de l’eau, mais…
Zorba - Mais ?
Lésautres - … mais en échange nous exigeons de vous une Rigueur totale. Nous exigeons de vous que vous fassiez des efforts, de grands efforts, des efforts considérables, à la hauteur de l’ampleur du problème, de sorte que la situation ne se reproduise plus et que l’on ait définitivement éliminé ce mal qui vous ronge et qui, par contagion, risque de nous frapper tous ! La purge doit être exemplaire Zorba !
Zorba - Bien sûr. Je comprends… Dites nous ce qu’il faut faire.
Lésautres - C’est très simple. Voici l’ordonnance : Hausse immédiate et forte des impôts, tous les impôts, les taxes aussi. Baisse exemplaire des dépenses publiques, toutes les dépenses publiques. Baisse des salaires et des pensions de toutes sortes, bien entendu, vous trouverez ça dans n’importe quelle pharmacie. Et si vous avez quelques biens publics, des biens nationaux, des ports, des musées, des chanteurs populaires, vendez, vendez tout ce que vous pourrez, aux Chinois, aux Emirats, au Pape, que sais-je, mais vendez !
Zorba - Notre patrimoine national ? Vendre Socrate, Pythagore, Le Pirée ou l’Acropole, Nana Mouskouri et Demis Roussos, à des Chinois, vous n’y songez pas ?!?!
Lésautres - Mais si cher Zorba. Mais si. Vous n’avez d’ailleurs pas le choix. Et puis vous savez, vous devriez oublier cette notion de Nation à laquelle vous semblez encore bizarrement attaché… c’est aujourd’hui une notion dépassée, qui n’a plus d’avenir, croyez nous…
Zorba - Mais si nous …
Lésautres - Oui ?
Zorba - Mais si nous appliquons votre traitement, si nous mettons en place cette politique de rigueur que vous exigez de nous en contrepartie de votre aide financière, comment pourrons-nous éviter la récession ? La consommation va baisser…
Lésautres - Oui.
Zorba - … l’investissement aussi…
Lésautres - Probablement.
Zorba - Et la croissance va alors s’effondrer, entraînant une hausse du chômage, et le pire !...
Lésautres - Le pire ?
Zorba - ... le pire c’est qu’avec la chute de la croissance, les recettes fiscales vont baisser, et dans ces conditions, jamais nous ne pourrons rembourser notre dette, l’ancienne, comme la nouvelle !
Lésautres - Pas du tout. Car tous ces efforts, que vous devez immédiatement mettre en œuvre, vont, directement et indirectement, entraîner une baisse générale des prix et des salaires dans votre pays, vous rendant ainsi plus compétitifs vis-à-vis des autres. Vous pourrez alors exporter davantage, et la baisse de la demande et de la dépense intérieures, la moindre consommation et la baisse des investissements exprimées par vos ressortissants seront compensées, voire davantage, par la demande exprimée par les étrangers pour vos produits, si bien qu’à l’arrivée...
Zorba - Mais si les autres gouvernements font comme nous ? S’ils appliquent la même politique ? On dit déjà que c’est le cas en Italie, en Espagne, en France… On fait quoi s’ils font tous de la Rigueur, eux aussi ? On compense comment, comme vous dites, la baisse de notre consommation et de notre investissement nationaux si les consommations et investissements de tous les pays baissent aussi, partout ?
Lésautres - Allons Zorba. Il est vrai que les résultats de votre politique ne seront pas immédiats. Il faudra du temps. Et donc de la patience. Mais à long terme Zorba, à long terme, le traitement est infaillible, et tous serons sauvés. C’est une évidence.
Zorba - A long terme ? Mais quand ?
Lésautres - Ah, Zorba… Que vous êtes drôle parfois…. Qui peut dire ce qu’est le long terme ? Disons 10 ans, ou 15. Peut-être 20.
Zorba - Quoi ? 10, 15 ou 20 ans ? Mais vous croyez vraiment que notre peuple va supporter tant d’années de sacrifices ?
Lésautres - Mais oui. Regardez les Chinois, ou encore les Allemands. Ils produisent des tas de choses dont ils ne profitent pas eux-mêmes, les vendant aux autres, et tout se passe très bien. Ce sont des pays exemplaires… Et puis cessez de vous plaindre à la fin ! Vous avez du poisson à foison vous, des olives et de la feta, le soleil et la mer ! Ca suffit, non ? On survit largement avec ça. Sans parler du tourisme… Savez-vous que nous négocions, actuellement, un accord avec la Chine, pour que les salariés chinois soient obligés de passer, chaque année, au minimum le tiers de leur vacances dans les pays du « club med’ européen ». Et le « club med’ européen », c’est d’abord vous, Cher Zorba, vous et votre pays. Alors quoi ? »

Finalement, et pour comprendre l'absurde des politiques de rigueur telles qu’elles sont de mise aujourd’hui en Europe (aux Etats-Unis aussi, ce qui ne fait qu’aggraver les choses pour tout le monde), tout est dit dans le passage de Knock cité au début du billet, pièce dont on ne dit pas assez qu’elle n’est pas qu’une pièce comique ! loin de là. Quant au dialogue entre Zorba et Lésautres tel qu’il vient d’être relaté (je sais, « L’enfer c’est Lésautres », mais comme on est tous les autres des autres…), et où à la place de Zorba c’aurait tout aussi bien pu être Paco, Vittorio, Ricardo, Marcel ou même Heinrich !, il n’est autre, ce dialogue, qu’une version économique des préceptes du célèbre Docteur, version dont on aurait pu penser - on peut toujours rêver- que les années 1930 nous en avaient à jamais vaccinés. Récapitulons quand même, un peu, en y mettant un ton plus théorique, histoire de bien voir d’où vient le tragique de la situation.

On demande à un pays européens dont l’Etat est très endetté (c’est vrai, inutile de le nier) de mettre en place, urgemment, et brutalement, un plan de Rigueur d’une ampleur énorme, car c’est la condition que l’on pose pour lui prêter de quoi financer sa dette. Or qu’est la logique d’une politique de rigueur ? C’est très simple, mais on ne le dit jamais assez, comme ça, dans les medias : c’est réduire la dépense interne à un pays, y réduire la Demande, celle qui émane des « habitants » du pays, ses ménages, ses entreprises, mais aussi son Gouvernement (l’Etat). Dans le cas présent, l’idée est de dégager, au plus vite, les moyens de rembourser la dette publique, de la réduire, voire, à terme, de faire en sorte qu’elle ait disparu. Que du bon sens, dira-t-on. Un bon sens dont l’argumentation courante, toujours la même, fait un très grand usage. Voyez nos hommes et femmes politiques par exemple, qu’il s’agisse de Nadine Morano, François Hollande, Ségolène Royal, François Fillon, ou encore François Bayrou (s’il existe encore, à vérifier), voyez-les marteler à longueur de journée ce qui à force de matraquage en vient à passer pour un théorème économique : « Comme un particulier ou comme une entreprise, l’Etat ne doit pas vivre au dessus de ses moyens ! », ou « On ne peut dépenser que ce qu’on a gagné ! », voire « Un euro dépensé doit être un euro gagné ! », avec une conclusion du genre : « Pour l’avoir oublié pendant si longtemps, on se doit d’une Rigueur générale », ou « Il va falloir augmenter les impôts et les taxes, et moins dépenser, si l’on veut réduire l’endettement de l’Etat ». Que du bon sens, n’est-il pas ?

Oui, mais le Gouvernement, il les tire d’où les euros qu’il « gagne », les euros avec lesquels il pourra, entre autres choses, rembourser sa dette, et ce d’autant plus facilement que par ailleurs il aura diminué le montant de ses dépenses ? Réponse : de ses recettes fiscales bien sûr, des impôts qu’il prélève sur l’activité économique nationale, directement (impôts sur le revenu des particuliers, impôts sur les bénéfices des entreprises) ou indirectement (taxes sur la consommation), autrement dit, du Revenu National (lequel est simplement défini comme la somme de tous les revenus (salaires, profits, pensions, allocations, dividendes, etc.) perçus dans le pays au cours de l’année). Et c’est là que se loge la nuance, une poutre en vérité, que dis-je une poutre ! une charpente ! un édifice ! Car dès lors que l’on raisonne au niveau macro-économique, à l’échelle du pays considéré dans sa globalité, et non plus du point de vue de tel ou tel particulier (vous ou moi) ou de telle ou telle entreprise, on découvre que contrairement aux entreprises et aux ménages, au niveau du pays, c’est la dépense de tous qui forme le « revenus de tous » autrement dit le Revenu National. S’il est clair en effet que pour un salarié par exemple, ce qu’il aura gagné à la fin du mois, son salaire, ne dépend pas directement de ce qu’il a dépensé au cours du mois, ce serait trop beau ! il est tout aussi clair qu’à l’échelle du pays, si plus personne ne dépense rien plus personne ne gagnera rien !!! Si donc les ménages, les entreprises et l’Etat dépensent moins, en consommation et surtout en investissement, alors fatalement le Revenu global baissera, c’est-à-dire que le pays connaîtra une croissance ralentie, voire une croissance négative, une récession, laquelle pourrait bien, une fois amorcée, s’auto-entretenir en une spirale connue : baisse de la production et des revenus donc hausse du chômage, donc rebaisse des revenus, d’où rebaisse de la production et rehausse du chômage, d’où une re-rebaisse des revenus donc de la production, etc. etc., etc., jusqu’à un « on ne sait où a priori » mais dont on sait qu’il peut être le Pire ! Mais surtout, si le Revenu National baisse, alors mécaniquement les recettes fiscales de l’Etat baisseront aussi, car des individus et des entreprises qui perçoivent moins de revenus paient mécaniquement moins d’impôts et de taxes. Si bien que l’Etat, cet Etat à qui l’on avait prêté à cette seule condition qu’il applique une politique de Rigueur, il se retrouve, cet Etat, à cause même de cette politique, confronté à une baisse de ses recettes, le rendant ainsi encore moins apte à rembourser sa dette. Et là, on fait quoi ? On continue à exiger de lui plus de Rigueur encore ? Cherchez l’erreur…

… Et vous verrez qu’elle réside, l’erreur, entre autres choses, et une fois encore, dans ce réflexe qui consiste à « penser l’économie d’une Nation » comme si elle fonctionnait selon la même logique que « l’économie » d’un individu ou d’une entreprise. Or si pour un particulier dont le revenu disponible baisse l’idée d’équilibrer son Budget en baissant ses dépenses de sorte à les aligner sur son revenu a un sens, cette idée est totalement absurde dès lors qu’on la généralise à l’ensemble du pays car à cette échelle, au niveau macro-économique, ce qui est globalement gagné et qu’on se partage tous, le Revenu National, dépend de ce qui est globalement dépensé par les uns et les autres ! Contrairement à un ménage ou une entreprise, le Revenu global d’une Nation est pour l’essentiel formé par la dépense de cette même Nation, le reste venant de l’étranger. Une Nation qui réduit sa dépense est donc, c’est inexorable, condamné à voir son Revenu baisser !
Quant à l’idée de compenser la baisse de la dépense « nationale » par la demande extérieure, une dépense émanant des étrangers, de sorte que finalement on continue de gagner autant tout en dépensant moins soi-même, et ce notamment parce que la rigueur que l’on s’applique, faisant baisser les prix et les salaires « nationaux » rendrait nos produits moins chers, plus compétitifs donc, stimulant ainsi nos exportations, on comprend immédiatement que cette idée, outre son caractère « agressif », suppose que les autres, l’Extérieur, les étrangers, le Reste du Monde, appelez ça comme vous voudrez, ne font pas, eux-aussi, et au même moment, une politique de rigueur. Car sinon, la dépense diminuant partout, c’est la récession et la déflation généralisées, le chômage de masse, jusqu’à un « on ne sait où a priori » mais dont on sait qu’il peut être le Pire (je sais, on l’a déjà dit, mais bon, là il y a un lien en plus…) et, ironie de l’histoire, une situation telle que plus personne ne rembourse ses dettes à commencer par les Etats qui justement avaient mis en place ces politiques de Rigueur pour ne pas avoir à en arriver là !

Où l’on voit que quand le ridicule confine à l’absurde, le tragique n’est jamais très loin.

Et pour finir, retour au Maître ! Lui au moins, il savait...

16 commentaires:

der Maßstab a dit…

Bonjour,

Bravo pour cette série de posts qui récapitule très bien, et de manière simple, le problème de la Grèce, sans dire que c'est la faute à la "paresse des Grecs" (sic !) ou encore à "l'obstination des Allemands" (re-sic !).

J'ajouterai cependant que la dette de la Grèce, est certes réelle, mais bien inférieure à celle du Japon. Et d'ailleurs, puisque nos hommes politiques aiment tant comparer les finances d'un état à celles d'un particulier (comparaison fausse, il faut bien le dire, et quand bien même l'état serait petit ou le particulier énorme), la dette grecque est bien inférieure au taux d'endettement d'un particulier qui achète une maison à crédit (plus de 1000 % de son "PIB").

A se point-là, on se demande si nos gouvernants pratiquent ce genre de politique par incompétence ou par malhonnêteté. (Mais alors, quel serait le mobile ? Vouloir perdre les élections ? Non, ça ne tient pas debout...)

A moins que cela ne soit une situation de type "théorie des jeux". Une fois posé le postulat selon quoi le remboursement de la dette doit être LA priorité absolue (ce qui est loin d'être évident, mais l'essentiel étant qu'on y croie), alors, exactement comme dans le dilemme du prisonnier, chaque état s'en tire mieux individuellement de ce point de vue en appliquant une politique de rigueur, quelque soit la décision prise par les autres états. Mais l'ensemble des états, lui, s'en tire horriblement mal !

Une autre explication tient peut-être dans Knock et Molière. L'économie est fortement inspirée de la médecine, et reprend d'ailleurs beaucoup de ses termes : "injection de liquidités", "poussées inflationnistes", etc... Et de même que les médecins du XVIIe siècle appliquaient des saignées à tout va, chaque fois qu'il y a une crise économique, on applique une cure d'austérité.

Les cures d’austérité sont donc à l'économie ce que les saignées sont à la médecine.

serenis cornelius a dit…

der Masstab : C'est une bonne idée de mobiliser la théorie des jeux pour formaliser l'absurdité d'une politique de rigueur généralisée. Mais le résultat ne serait pas que chaque Etat s'en tire mieux quand leur ensemble s'en tire mal. Ce serait plutôt : ou bien quelques Etats qui s'en tirent mieux quand (parce que) les autres s'en tirent mal, ou bien, dans la pire des situations, chaque Etat qui s'en tire plus mal, sachant que dans les deux cas la situation serait toujours moins bonne que si les Etats adoptaient une attitude coopérative.
Quant à choisir entre l'incompétence et la malhonnêteté de ceux qui nous gouvernent, je choisirais plutôt l'incompétence, sachant quand même qu'il me semble aussi que la Politique a ses raisons que la raison économique ignore...

Florent a dit…

Bonjour serenis cornelius,

Tout d'abord, je vous remercie pour votre blog qui me fait découvrir l'économie et me permet de comprendre un peu mieux l'actualité. Je lis vos billets avec grand plaisir, d'une traite et sans m'ennuyer alors que d'habitude, lorsque je lis un article sur l'économie, je m'endors avant la fin...

Après la lecture de ce billet, je me pose la question suivante : si votre démonstration parait limpide à un néophyte comme moi, pourquoi Lésautres exigent-ils de la Grêce une politique de rigueur ? Quelle est leur logique (car il doit bien en y avoir une... non ? Je ne peux croire qu'ils n'aient pas vu l'Erreur dont vous parlez) ?

Merci.

serenis cornelius a dit…

Florent : "Quelle est leur logique ?" On pourrait répondre plusieurs choses à cette question bien légitime. Sachez que de très grands économistes ne cessent de se la poser eux-mêmes, depuis quelques mois, vu que pour eux comme pour vous et moi la logique semble contredire la pertinence des politiques rigueur.
Je passe l'incompétence (on a toujours tendance à surestimer l'intelligence et la compétence de ceux qui nous gouvernent et de leurs conseillers ).
Je passe également le poids des idées reçues, d'autant plus pesant que ces idées sont anciennes et proches du bon sens individuel.
Je passe aussi la dimension morale du sujet qui est particulièrement présente ici et interfère constamment avec la logique strictement économique.
Il reste alors une raison politique, qui montre bien la contradiction d'ensemble dans laquelle est plongée l'Europe depuis que l'Euro existe. Il se trouve en effet, je crois, que les dirigeants européens se comportent de fait (leurs discours c'est autre chose) d'abord comme autant de chefs d'Etat nationaux si bien que s'ils étaient, chacun, individuellement, convaincus de l'absurdité économique d'une généralisation des politiques de rigueur (le seul cas de la Grèce n'est pas intéressant car la Grèce c'est très peu de choses dans l'ensemble de l'économie européenne), ils sauraient alors que seule une politique de relance menée à l'échelle de l'Europe pourrait nous sortir du marasme, ce qui suppose une avancée politique de l'Europe vers davantage d'union politique. Ils buteraient alors sur un problème de taille : faire accepter cela à leurs propres concitoyens, sachant par ailleurs que la logique exposée dans le billet échappe au citoyen "ordinaire" qui raisonne le plus souvent à l'aune de sa propre expérience, sachant aussi que ce même citoyen "ordinaire" a des réflexes plutôt nationalistes alors que l'Euro, par définition, force à raisonner à l'échelle européenne tout entière. En bref, la contradiction fondamentale réside dans le fait que l'unification économique de l'Europe suppose, surtout depuis l'Euro, une unification politique beaucoup avancée (en pratique mais aussi dans les esprits) que celle que nous connaissons aujourd'hui.
PS : Tous les économistes du monde ne partagent pas le raisonnement tenu dans ce billet. Je n'ai pas de réponse claire à la question de savoir pourquoi, car je ne comprends pas pourquoi.

Anonyme a dit…

Synthèse aussi limpide que stimulante, qui aurait, je n'en doute pas, suscité bien des hochements de tête de la part de John Maynard et Irving (Fisher of course!).

...et malheureusement, ce n'est qu'une pelletée de plus pour creuser une vallée de larme...

J'avoue partager votre incompréhension et vos soupirs concernant la politique de l'autruche qui flotte sur notre malheureux continent, et c'est la raison pour laquelle le diagnostic concernant l'avenir de l'Eurozone m'emprisonne dans une humeur grisâtre...

LE diagnostic puisque c'est toujours le même qui se présente, sous des vêtements différents, que le couturier s'appelle Krugman, Eichengreen, Rodrik, Alexandre Delaigue ou Maitre Cornelius...
(Vous serez peut-être gêné de vous voir rangé auprès d'un lignée aussi illustre, mais au yeux d'un profane, vous méritez pleinement cet éloge).

Il m'arrive de me rassurer en imaginant que la crise pourrait aboutir à l'accouchement d'une véritable Europe fédérale, fût-ce aux forceps, lorsque la situation ne sera plus tenable et qu'il faudra bien donner un coup de pédale plus vigoureux de peur que la bicyclette s'écroule en chemin...

Mais je crains que le scénario le plus crédible concernant une éventuelle survie de la monnaie unique soit celui d'une douloureuse décennie de stagnation à la Japonaise dont on se demandera longtemps comment elle a pu être accepté par ses victimes...

Ceci étant dit, quitte à formuler une explication au problème, j'aurais tendance à me ranger du côté de Paul Krugman et Chris Dillow...

Nous avons naturellement tendance à vouloir interpréter les crises économiques comme des petits contes moraux...

Les cigales latines ont bien chanté et elles voudraient que les fourmis du nord paient les pots cassés(peu importe si les finances l'Espagne et de l'Irlande avant la crise ne cadrent pas avec ce modèle, peu importe également que les banques des fourmis aient injecté de copieuse dose d'huiles dans le feu qui couvaient, peu importe si le citoyens grec moyen doit endurer une austérité et qui aurait provoqué des révolutions si elle avait été appliquée aux donneurs de leçons...)...

Nous avons laissé filé le déficit trop longtemps et il faut payer la facture...

Nous nous sommes laissé captivé par le chant des sirènes de la finance et à défaut de coup de fouets, il faut expier nos fautes par une récession qui constituera une attrition acceptable...

Il y aurait sans doute un parallèle à faire avec les théories du complot...ou la pensée magique...
Nous nous imaginons volontiers que nos sociétés sécularisé ont jeté les superstitions de nos ancêtre dans les poubelles de l'histoire, nous nous sommes contenté de leur substituer des superstitions laïques...

Plutôt que de nous confronter à un monde gouverné en grande partie par le hasard, nous préférons penser que nos actions en influencent ou en ont influencé la marche, et que notre bonne ou mauvaise fortune dépendait uniquement de nous...
(Mais bien évidemment, quitte à dire que la racine du mal se situe dans une faute volontaire, il est toujours plus tentant de l'attribuer aux autres... Je ne suis pas si différent, j'ai tendance à blâmer l'Allemagne pour la tragédie qui nous enveloppe...
Pas totalement certes, mais en grande partie... et sans doute un peu trop...)

Claude

serenis cornelius a dit…

Claude : Merci pour votre commentaire qui ferait un billet à lui seul. Ce qui se profile est bien, me semble-t-il, et si rien ne change, une longue stagnation dont les conséquences sociales et politiques peuvent être dramatiques, bien plus qu'elles ne le furent au Japon, pour des raisons culturelles d'abord, je crois, mais aussi et surtout parce que finalement, elle ne ferait , en France notamment, que prolonger en l'amplifiant un mouvement de fond (je pense à l'emploi ici) qui a commencé et qui dure depuis le milieu des années 1980.

der Maßstab a dit…

Bonjour,

Le billet de Claude est vraiment excellent et résume bien la dimension psychologique du problème. De manière générale, en économie, l'importance de l'aspect psychologique des problème est à mon gout beaucoup trop sous-estimée.

J'ajouterai cependant un autre facteur au problème :

L'économie a pour mission la distribution optimale des ressources, cette distribution ayant un effet sur la quantité totale de ressources disponibles. Cependant, il n'y a pas de miracle possible : l'économie ne peut pas créer des ressources ex-nihilo, et en période de crise, la quantité globale de ressources disponibles diminue et il faut donc diminuer les revenus de certains. La seule question étant alors : qui ?

Concrètement, il faudra choisir entre saigner à blanc les grecs ou délester un peu leurs créanciers.

Mais le problème, c'est que les créanciers des grecs (les banquiers et autres spéculateurs) ont des appuis politiques solides tandis que les habitants de la grèce n'en ont aucun.

serenis cornelius a dit…

Der Masstab : Je ne comprends pas bien votre passage sur la rareté des ressources appliquée au cas grec car je ne crois pas que ce soit comme cela qu'il faille formuler le problème. Certes il s'agit bien de partager quelque chose (la dette), mais pas dans un contexte de rareté des ressources telle qu'on l'entend habituellement.
Surtout, ne croyez pas que les économistes négligent la psychologie, y compris les plus orthodoxes. Voir notamment tout ce qu'ils disent sur la confiance. Quant aux autres, à commencer par Keynes, ils la placent au centre de leur construction théorique.

der Maßstab a dit…

@serenis cornelius : je me suis mal exprimé en parlant de ressources. Je crois que revenus est un meilleur terme.

serenis cornelius a dit…

Der Masstab : Je comprends mieux avec "revenus". Mais dans ce cas, il n'y a pas nécessairement de rareté au sens où vous en parlez.

Neophyte a dit…

Merci pour cette analyse claire et concise qui me permet de comprendre ce qu'il se passe !
Maintenant que j'ai compris que l'austérité n'était pas la solution, je me demande quelle est la solution !
Selon vous, que faire ?
Merci pour votre vulgarisation !

serenis cornelius a dit…

Néophyte : Que faire ? Voici quelques éléments de réponses qui découlent logiquement d'un refus de l'austérité généralisée :
Annuler purement et simplement une partie des dettes publiques dont on sait pertinemment qu'elles ne seront pas remboursées.
Nationaliser temporairement les banques qui pourraient dès lors se trouver en difficulté.
Créer un véritable budget européen et accélérer la convergence fiscale en Europe.
Dans le cadre de ce budget européen : En finir avec les paradis fiscaux et augmenter massivement les impôts sur les revenus les plus élevés de sorte à réduire les inégalités de revenus qui n'ont fait que croître au cours des dernières décennies et qui expliquent en grande partie les problèmes actuels, et mettre en place un authentique programme de relance centré sur l'investissement (formation des hommes et infrastructures).
Autoriser un financement direct par la BCE des dépenses publiques nouvelles liées au sauvetage des banques, au refinancement de la Dette et pour partie au programme de relance.
Relever la cible d'inflation de la BCE à 4 ou 5% au lieu des 2% actuels.
Libérer tous les marchés des entraves qui les empêchent d'être réellement concurrentiels, de sorte à maximiser, via la multiplication des échanges, la création de richesse, et corriger les inévitables inégalités dans le partage des richesses qui apparaîtront alors par les mesures fiscales évoquées plus haut.
Bref, une politique de l'Offre ET de la Demande menée à l'échelle imposée par l'existence de l'Euro : l'Europe.
Reste que la raison économique à parfois des raisons que la raison politique ignore...

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je pense que votre analyse est très juste, et en réalité assez largement partagée par ceux qui ont cherché à considérer la situation avec un peu de recul.

Le problème vient bien entendu en parti du "bon sens" de père de famille qui veut qu'on ne vive pas au dessus de ses moyen.

Mais un autre facteur vient perturber les éventuelle décisions politiques courageuses :
la main du marché et les agences de notation. En effet, les bailleurs de fonds fonctionnent tous selon une logique de consensus sur les "bons choix". La seule manière de réagir consiste à être capable de réagir "comme les autres".

Ainsi, même si un grand nombre d'acteur financiers sont d'accord pour considérer qu'une politique de rigueur est malsaine, il ne réagissent pas en fonction de cette analyse, mais en fonction de ce qu'ils estiment être le consensus.
Et donc il devient impossible pour les politiques de prendre des décisions contredisant ce consensus, sous peine de mise à mort financière.

Il est difficile de dire ou s’arrêtera la machine, mais ce sera probablement chaotique et douloureux.

On peut imaginer qu'une banque centrale ayant des pouvoirs considérables et des objectifs adaptés pourrait s'opposer à la tendance. Mais il est probablement trop tard pour prendre une telle décision, même si la volonté politique était claire et forte.

serenis cornelius a dit…

Anonyme : Vous avez raison d'insister sur l'importance, en la matière, des consensus, dont on pourrait dire qu'ils jouent le rôle de conventions. Deux nuances cependant : 1) Il arrive que les "marchés" ne louent pas la rigueur et comprennent qu'elle ne ferait qu'amplifier la crise; 2) La fonction des politiques me paraît justement, en théorie, de devoir s'affranchir des consensus...

Anonyme a dit…

Bonsoir,

J'entends souvent dire que les politiques de relance ne fonctionnent pas à cause des autres pays, et je ne comprenez pas en quoi les politiques d'austérité ne présentaient pas ce défaut. En fait, si j'ai bien suivi, c'est parce que l'austérité souffre du fait que son voisin fasse de l'austérité. La relance souffre du fait que son voisin ne fasse pas de relance.

serenis cornelius a dit…

Anynyme : Oui, c'est ça. A quoi il faudrait ajouter d'autres raisons qui peuvent faire que la relance ou la rigueur ne réussisent pas et qui ne mettent pas en cause les pays voisins, mais le billet ne les évoque pas car il focalisait sur l'absurde.