mardi 31 mai 2011


Qu’est donc l’inflation ?

Ce n’était certainement pas une tentative de viol, juste un troussage de domestique.
Jean-François Kahn - Journaliste connu - Penseur et Moraliste autoproclamé - Mai 2011.

Bien sûr tout le monde a entendu parler, un jour au moins dans sa vie, de l’inflation. Et chacun sait que l’inflation c’est, dans une économie, la hausse générale des prix, pas du prix d’un ou quelques biens particuliers, non, pas non plus de tous les prix de tous les produits existants, non, la hausse générale dont il s’agit est la hausse générale des prix des produits que nous sommes tous ou presque censés acheter, dans le mois ou l’année, dans le cadre de notre consommation courante.

Bien sûr cette liste est arbitraire. Ce sont les experts de l’Insee (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) qui l’ont établie (on évoque parfois, au sujet de cette liste, et dans les milieux machistes, un « panier de la ménagère »). Si bien que si vous êtes un être « hors-norme », quelqu’un qui ne consomme pas la même chose que la moyenne des gens, alors quand l’Insee annonce que les prix ont augmenté en France de, par exemple, 1% au cours d’une année, vous risquez de ne pas vous y retrouver, vous.

Cela, les experts de l’Insee le savent mieux que quiconque. C’est pourquoi ils nous proposent, désormais, à chacun d’entre nous, électeurs et contribuables, mais les autres aussi, de calculer notre propre « indice des prix », notre « indice des prix personnalisé », histoire de voir la hausse des prix des biens que nous consommons, nous. Le jeu est
ici. Essayez, et vérifiez que ce jeu n’a rien de passionnant. Quant à la question de savoir s'il est collectivement utile, politiquement utile, c’est une autre histoire. Car déjà que l’indice courant des prix ne fait que refléter l’évolution d’une moyenne de prix, et donc par définition ne concerne personne en particulier vu qu’en général, dans la « vraie vie », une moyenne ça n’existe pas. Là c’est pour ainsi dire le contraire, attendu que pour « tout le monde », la hausse des prix des biens consommés par Mr. Tartampion durant le mois de mai 2011 et par lui seul, « tout le monde » s’en fout, et « tout le monde » ce sont les autres (Jean-Paul Sartre - L’humanisme est un existentialisme - Paris - 1960).

Mais l’inflation peut aussi être définie « à l’envers » de la définition précédente. Car si l’inflation c’est la hausse des prix des biens, comme ces biens sont évalués et payés en monnaie, dire que les prix des biens augmentent, cela revient exactement à dire que la valeur de la monnaie baisse. Quand vous connaissez le prix de la banane en euros, vous savez combien un euro vaut de bananes. Et c’est vrai pour tous les biens existants. Voir
ici pour quelques menus détails, où il est clairement montré que l’inflation est donc, aussi et forcément, une diminution de la valeur de la monnaie.

Très bien. Mais ces définitions nous apprennent-elles vraiment ce qu’est, fondamentalement, l’inflation ?


Pour répondre à la question, on pourra, si l’on veut, consulter un dictionnaire. Tenez, Larousse par exemple (On ne doit pas dire « Le Larousse » car il y a là une forme de contradiction dans les termes assez proche de l’oxymoron sidéral). Et voici ce qu’on y lit, dans Larousse :


« Inflation : nom féminin (anglais inflation, du latin inflatio, -onis, de inflare, gonfler)
Situation ou phénomène caractérisé par une hausse généralisée et continue du niveau des prix.
Augmentation, accroissement excessif : Inflation de fonctionnaires.
Astronomie - Phase d'expansion extrêmement rapide qu'aurait connue l'Univers une fraction de seconde après le Big Bang, selon certains théoriciens. »

Ca c’est pour Larousse. On imagine que les Robert (tous les Robert !) diront à peu près la même chose. Et l’on notera que l’on est heureux d’apprendre qu’il peut y avoir une « inflation de fonctionnaires » (c’est sans doute la faute à Voltaire) au même titre qu’il y a eu inflation de l’univers (là c’est la faute à Hubert), quoique dans ce dernier cas, la définition laisse entendre qu’il y a débat car seuls « certains théoriciens » ont l’air de tenir cette thèse.

On notera aussi que la définition proposée par Larousse est extrêmement imprécise, et ce, bizarrement, du fait même de sa volonté d’être précise ! En effet, l’inflation est définie par ce qui la caractérise (« phénomène caractérisé par une hausse… »), et non parce qu’elle est « en soi ». C’est d’ailleurs exactement la même approximation que nous faisions nous-mêmes quand nous définissions l’inflation comme, simultanément, puisque c’est la même chose, « hausse des prix » et « baisse de valeur de la monnaie ».


Cela dit, il y a quand même un mot qui figure dans la définition de Larousse et qui en dit bien plus sur ce qu’est réellement l’inflation. Ce mot c’est le verbe « gonfler », ailleurs on dira « enfler », dont on nous dit qu’il est la traduction du latin « inflare ». Qu’est ce qui gonfle, ou qui enfle, alors, quand il y a inflation ? « That is the question » (Molière, Tartuffe - Acte III, scène 2). Autrement dit, au-delà de ces définitions courantes, qu’est donc l’inflation ?



Imaginez une Economie nationale où la monnaie serait l’euro.
Dans cette Economie on ne produit qu’un bien.
La quantité disponible de ce bien est de 1 000 unités.
La quantité de monnaie en circulation (la « masse monétaire ») dans l'économie est de 2 000 euros.
Quel sera le prix du bien ?
Réponse évidente : 2 euros. Il est clair qu’avec une somme de 2000 euros, si le prix du bien est de 2 euros, on peut en acheter 1000 unités.
Autrement dit, le prix du bien permet d’ajuster la quantité de monnaie disponible avec la quantité de biens. Seul un prix de 2 euros est compatible avec une quantité de monnaie de 2000 euros quand la quantité de biens échangeables est de 1000.

Imaginez maintenant que rien ne change sauf la quantité de monnaie. Admettons que la quantité de monnaie passe de 2000 euros à 4000 euros avec une quantité de biens échangeables maintenue à 1000 unités. Est-ce possible ?
Bien sûr. Sauf que le prix du bien va devoir changer, car 4000 euros ne pourront acheter 1000 unités du bien que si le prix du bien passe de 2 euros à 4 euros. La hausse du prix du bien a permis d’ajuster la quantité de monnaie en circulation dans l'économie avec la quantité de biens disponibles. Et il importe de noter que cette hausse est absolument inévitable ! Car il est impossible d’échanger 4000 euros contre 1000 biens à un prix autre que 4 euros car « 4000 = 1000 x 4 », tout comme il était impossible d’échanger 2000 euros contre 1000 biens à un prix autre que 2 euros car « 2000 = 1000 x 2 ! » (Dom Juan - Molière - ActeI scène 4).

Ce qui a « gonflé », dans cet exemple, ou « enflé », si vous préférez, c’est la quantité de monnaie (la « masse monétaire ») en circulation dans l’économie. Et comme elle est en « excès » relativement à la quantité de biens disponible, le prix du bien s’élève. Forcément !

Prenez maintenant autant de biens que vous voudrez, des pommes, des poires, des ordinateurs, des ciseaux, des pates, du vin, de l’eau minérale, des vêtements, de l’essence, des logements à louer, du tabac, etc., alors, au lieu d’avoir un seul prix vous en aurez plusieurs, mais le résultat sera exactement le même : la variation du prix moyen de ces marchandises ajustera toujours la quantité de ces biens disponibles à la quantité de monnaie existante dans l’économie, et si cette variation est une hausse, ce sera de l’inflation.

On redécouvre alors, en passant, que la monnaie n’est aucunement, pour celui qui en dispose, « La richesse » en soi. La monnaie n’est en effet qu’un « droit » sur la richesse produite, un « pouvoir d’achat ». Détenir par exemple un billet de 10 euros, où avoir 1 000 euros sur un compte courant, c’est avoir le droit de « prélever » 10 ou 1 000 euros sur la richesse (les biens) produite en Europe (plus précisément dans toute la « zone euro », l’UEM). De même, détenir un billet de 10 dollars confère un « droit » sur une partie de la richesse (les biens) produite aux Etats-Unis. Maintenant, pour celui qui détient par exemple un billet de 10 euros, la vraie question est de savoir quelle « quantité » de biens il pourra acheter avec 10 euros. Et là bien sûr, tout dépendra du prix des biens au moment où il souhaitera exercer son « droit », dépenser sa monnaie et consommer. Même chose avec des dollars, les livres sterling, le Franc suisse, le Yen, etc.

Et l’on voit ce résultat très simple mais fondamental : si la monnaie est bien un « droit sur la richesse produite », ce droit n’est pas « absolu » en ce sens que si détenir de la monnaie c’est avoir la certitude de pouvoir acquérir des biens, la certitude s’arrête là, car elle ne dit a priori rien de la quantité de biens que l’on pourra obtenir en échange, tout dépendant du prix de ces biens, et l’on sait que le prix des biens varie toujours (plus ou moins certes) dans le temps. En bref, si la monnaie est un « pouvoir d’achat », il y aura toujours une incertitude sur ce « pouvoir », c’est-à-dire, très précisément, sur la quantité de biens qu’elle permettra de se procurer.
La quantité de monnaie présente dans une économie à un moment donné correspond ainsi à l’ensemble des « droits » existants à ce moment sur la richesse produite. En conséquence, la valeur de ces droits, leur « pouvoir d’achat » réel, dépendra fondamentalement de la proportion entre cette quantité de monnaie et la quantité de biens disponibles. La hausse générale des prix, autrement appelée « inflation », n’est autre que le mécanisme qui permet, en permanence ou presque, d’ajuster ces deux quantités l’une à l’autre, dès lors que la quantité de monnaie est en excès relativement à la quantité de biens.
Ce qui revient finalement à dire que la hausse des prix n’est possible que s’il existe trop de monnaie relativement aux biens disponibles et désirés. D’où le « inflare » de la définition de Larousse. Un excès de monnaie par rapport aux biens conduira inévitablement à la hausse des prix des biens car cette hausse revient de fait à « purger » le système des « droits » en excès compte tenu de la quantité de biens disponibles à l’achat : avec la hausse des prix, les droits perdent de leur valeur initiale (chaque euro est déprécié), perdant ainsi une partie de leur « pouvoir » d’achat, et ce jusqu’à ce que leur valeur, leur « pouvoir d’achat », se retrouve « en phase » avec la quantité de biens disponible.


Rien à voir ou presque. Reconnaissons qu’ils sont « gonflés », chez Citroën. Sortir, ce mois ci, et à grands coups de pub, une Citroën DSK, fallait oser !

9 commentaires:

Stéphane Laborde a dit…

Très bon post.

Je soupçonne que tu comprendras donc assez facilement celui là :

http://www.creationmonetaire.info/2010/04/pouvoir-dachat-de-leuro-de-1997-2010.html

serenis cornelius a dit…

Stéphane: Merci. Mais vous soupçonnez mal... Je n'ai pas tout compris à l'article en lien.

der Maßstab a dit…

@Stéphane : j'ai moi aussi du mal à comprendre.

Ce qui me gène surtout, c'est la dernière phrase : "La seule monnaie équitable est le Dividende Universel". Elle compare un moyen de distribuer la richesse, la monnaie, et une distribution, l'allocation. C'est comme dire "la seule pelle performante est le trou de 1 mètre de profondeur" : dit tel quel, cela n'a absolument aucun sens.

serenis cornelius a dit…

Der Masstab: Votre commentaire me rassure...

gdm a dit…

Une autre définition de l'inflation est "processus de hausse générale des prix".

Le mot "processus" a toute son importance.

serenis cornelius a dit…

gdm : Oui le mot "processus" est essentiel en raison de l'importance de ce qu'il désigne, et pas seulement pour les tenants de l'ordre spontané...

RST a dit…

Je trouve que vous simplifiez bien allégrement le sujet. Vous nous avez présenté en fait la théorie quantitative de la monnaie or celle-ci est largement remise en cause.
L’augmentation de la masse monétaire ne suffit pas à déclencher l’inflation. Il faut aussi que les capacités de production soient totalement employées, qu’il n’y ait pas de chômage, etc …
Et puis il faudrait définir quelle masse monétaire on prend en compte et parler un peu de l’inflation des actifs.
Je sais bien que vous ne pouvez pas tout dire dans un seul article mais je trouve qu’en l’occurrence vous avez fait dans la simplification et c’est dommage.

RST a dit…

PS: et je suis rassuré de constater que je ne suis pas le seul à ne rein comprendre aux théories de S.Laborde

serenis cornelius a dit…

RST : D'accord sur l'inflation des actifs. Quoique le processus est le même : pas la peine d'être monétariste pour admettre que l'inflation ne fait qu'ajuster la quantité de monnaie à la quantité de biens disponibles et demandés. En ce sens le billet n'est pas du tout simplificateur puisqu'il ne vise qu'à dire celà. Maintenant si l'on veut faire une théorie complète de l'inflation il y aurait plein de choses à ajouter dont celles que vous évoquez.