mercredi 20 avril 2011


De la pénurie en général et des pénuries en particulier

Une mystique est une hystérique qui a rencontré son confesseur avant son médecin.
Umberto Eco - Le cimetière de Prague - 2011.

En Economie comme ailleurs, malheureusement ou heureusement, c’est selon, selon l’idée que l’on se fait de la vie en général et du bonheur en particulier tels qu’ils sont ou tels qu'on pense qu’ils devraient être en ce monde sublunaire sachant ce qu’il en est ou sera ailleurs ou après (ailleurs ? mais où ?... après ? mais quand ?), en Economie donc, le « Meilleur des Mondes pour tous » (le « pour tous » est ici essentiel !!!) n’existe pas.
La raison de ce lugubre constat ? Elle réside dans l’essence même du « Problème Economique » qui touche les sociétés, chacune à leur façon, toutes les sociétés, ou presque, les nôtres ne faisant pas partie des exceptions, loin de là. Le contraire se saurait. Or comme il ne se sait pas, c’est qu’il n’est pas.

Rappelons en effet que « Le Problème Economique » d’une société consiste à employer au mieux les ressources dont elle dispose - ressources naturelles, mais aussi et surtout ressources en hommes et en équipement - pour produire des biens et des services dont le but, l’objectif, la finalité, sont de satisfaire au mieux les besoins des individus qui la composent.
« Employer au mieux les ressources dont elle dispose », c’est faire en sorte que dans la société considérée, ces ressources soient utilisées au maximum, le plus intelligemment possible, et sans gaspillage.
« Satisfaire au mieux les besoins des individus », c’est satisfaire au mieux les besoins exprimés par les individus en matière de consommation, d’abord et avant tout, puisque c’est bien du « Problème Economique » dont il est question ici et de lui seul. Certes. Mais « satisfaire au mieux » veut surtout dire que compte tenu de la « rareté des ressources » posée au départ, il est impossible, pour une société quelconque, de connaître une forme de « nirvana économique » où chacun pourrait dire ne serait-ce que pour lui-même que « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » en ce qu’il considèrerait que, pour lui-même toujours, il n’y aurait pas de « problèmes économiques ».
Où l’on voit au passage que ni le capitalisme, ni le socialisme ou le communisme n’ont, jusqu’à maintenant, réussi à résoudre de manière absolue et définitive cette quadrature du cercle que constitue « Le Problème economique ». C’est pourquoi l’on disait qu’en Economie, le « Meilleur des Mondes pour tous » (le « pour tous » est essentiel !!!) n’existe pas.

Cela dit, nul n’est obligé d’être satisfait de la situation économique telle qu’elle se présente, en France par exemple, mais partout ailleurs aussi, pour lui-même d'abord, certes, mais pas seulement, ne serait-ce parce que personne n’existe seul dans une société, par définition, pas même Jacques Séguéla ! (ne me demandez pas qui c’est, « Guéla », car je ne sais pas… une marque de montre, peut-être, ou de pizza surgelée… à moins qu’il ne s’agisse d’une espèce d’huître ?... je ne sais pas … et puis, on s’en fout, finalement, de savoir qui c’est, ce « Guéla »). Et dès lors que l’on médite (on pourrait dire « spéculer », mais subliminalement parlant l’effet sur le lecteur ne serait pas le même), dès lors donc que l’on médite sur les problèmes économiques « concrets » tels que nous les connaissons tous, force est d’y bien réfléchir, de sorte à ce que le « programme » que d’aucun (ou d’aucune) pourrait proposer ensuite, histoire de résoudre ces problèmes, n’aboutisse pas, c’est un minimu, au contraire de l’objectif visé.

- D’accord. Mais le rapport avec le titre ? On n’est pas à la messe là !
- Quoi ? Vous plaisantez ?
- Non.
- Vraiment ?
- Oui.
- Pourtant il saute aux yeux, le rapport avec le titre, comme vous dites.
- Aux vôtres sans doute. Mais pas aux miens. Je ne vois pas le rapport entre ce verbiage philosophicothéologiconomipocampéléphantocameloscopique et le titre.
- Bon. Je vous explique.

Le rapport, c’est que finalement, nos économies se trouvent de fait dans un état de pénurie permanente, de pénurie consubstantielle, de pénurie chronique, mieux, de pénurie latente. Et cela en raison de cette rareté des ressources disponibles qui fait face au caractère pour ainsi dire illimité des besoins exprimés par les individus qui les composent. On ne le sent pas forcément, globalement. Mais « Le Problème Economique » est toujours là, bien présent, enfoui dans la tectonique des plaques de nos économies. Il arrive cependant qu’on le perçoive, par moments, localement, quand la pénurie touche tel ou tel type de produit particulier, sur tel ou tel type de marché particulier. Pensez aux ressources naturelles, au pétrole notamment, ou encore aux logements. Car là, en effet, la pénurie saute aux yeux.


- Ah ? Et elle saute aux yeux comment, la pénurie d’un bien ?
- Comment, mais vous l’ignorez ? Mais dites-moi, une pénurie, vous savez ce que c’est au moins ?
- Quand même. C’est quand un produit manque, qu’il n’y en a pas assez pour tout le monde.
- Bien. J’ai eu peur. Car malheureusement nombreux sont ceux qui en l’espèce confondent la cause et la conséquence et croient que s’il y a pénurie d’un bien sur un marché, c’est parce que le prix du bien est trop élevé, interdisant alors à une grande partie des acheteurs de pouvoir acquérir le bien en question. Exemple : il y a pénurie de logements parce que les loyers sont trop chers. Ce faisant ils se trompent. C’est confondre la cause et l’effet. Voyez-vous quelqu’un qui confondrait une poule et un œuf ?
- Olala ! Quelle erreur !
- Nous sommes d’accord. Disons alors, de façon plus précise, qu’il y a pénurie d'un bien donné quand sur le marché de ce bien, à un moment donné, la quantité demandée de ce bien au prix en vigueur sur ce marché est supérieure à la quantité offerte. Exemple : pour un prix du bien à 10 euros vous avez des acheteurs potentiels qui souhaitent, globalement, acheter 100 unités de ce bien, quand les vendeurs ne sont disposés à en vendre que 50 unités. La quantité demandée pour un prix de 10 euros est supérieure à la quantité offerte. Il y a donc pénurie.
- Oui. D’accord. Mais on le sait comment alors, qu’il y a pénurie ? Dans la vraie vie, c’est pas comme dans vos exemples, personne ne peut compter, à un moment donné, ne serait-ce que sur un marché donné, toutes les quantités offertes et demandées histoire de savoir où on en est.
- Exact. Tout dépendra, fondamentalement, du mode général d’organisation de la société dont nous parlons. Si nous sommes dans une économie de marché, et si sur les marchés qui la constituent il règne une véritable concurrence, alors, en cas de pénurie, le prix du bien va monter.
- Ah ?
- Evidemment. La Loi de l’Offre et de la Demande
va pousser le prix du bien à la hausse.
- Ah ?
- Mais oui !!! Dans ce cas en effet, comme il y a plus de demande que d’offre au prix en vigueur, ce sont les acheteurs qui vont se faire concurrence, entre eux, et cette concurrence, ils vont l’exercer par une surenchère sur les prix. Le prix va ainsi monter, éliminant d’un côté les acheteurs les moins disposés à suivre, mais encourageant aussi, d’un autre côté, de nouvelles offres. Et cela, jusqu’à ce que la quantité demandée du bien égale exactement la quantité offerte. Dans l’exemple, le prix va monter disons à 15 euros et à ce prix, la quantité demandée ne sera plus de 75 unités, contre 100 quand le prix était de 10 euros, et la quantité offerte sera de 75 également, contre 50 seulement pour un prix de 10 euros. Vous voyez ?
- Je crois. C’est parce que la quantité demandée était plus grande que la quantité offerte que le prix est passé de 10 à 15 euros, qu’il a monté.
- Exact. Autrement dit, c’est la pénurie qui est la cause de la hausse du prix. Et non l’inverse. Ou, mieux encore, la hausse du prix signale, informe, révèle qu’il y a une pénurie du bien en question.
- Je comprends bien. Mais diriez-vous alors que la hausse du prix du bien a alors résolu la pénurie ?
- Si l’on s’en tient à la stricte définition des choses, oui. Indiscutablement oui. Il y avait pénurie quand le prix du bien était de 10 euros car la quantité demandée dépassait la quantité offerte. A 15 euros la quantité demandée est strictement égale à la quantité offerte. Plus de pénurie donc. Par définition.

C’est là une fois encore le côté dramatique, cynique, voire carrément insupportable de l’Economie, dont la raison n’est autre, de nouveau, que cette pénurie latente qui consitue le coeur du « Problème Economique » de toute société. Les ressources sont rares. Les besoins quasiment illimités. C’est pareil pour le capitalisme, le socialisme ou le communisme. Toute société vit dans cet état de tension permanent et doit chercher à lui apporter une solution, dont on sait par avance qu’elle ne sera par « le meilleur des mondes possibles pour tous », malheureusement, ou heureusement, c’est selon…

- Je ne suis pas d’accord avec vous. La hausse du prix n’a en rien résolu le problème. A un prix de 15 euros, il y a des acheteurs qui ne pourront pas acheter le produit. Vous y avez pensé, à ça ?
- Bien sûr. Mais notez d’abord qu’en dépit de la hausse du prix, la quantité du bien produite et échangée a augmenté. Voyez par vous-même, si l’échange avait dû se faire à un prix de 10 euros, la quantité échangée aurait été de 50 unités seulement contre 75 pour un prix de 15 euros.
- Ah ?
- Mais oui ! Pour un prix de 10 euros on avait une quantité offerte de 50 euros et une quantité demandée de 100 unités. En maintenant le prix à 10 euros, l’échange aurait donc porté sur 50 unités du bien, car vous conviendrez aisément qu’on ne peut échanger plus que ce que ceux qui veulent vendre sont disposés à vendre, et cela quelque soit la quantité demandée. Or si le prix monte à 15 euros, ce niveau du prix tel que la quantité demandée égale exactement la quantité offerte, la hausse du prix attirant de nouvelles offres, la quantité échangée sera de 75 unités, soit 25 unités supplémentaires qu’avec un prix à 10 euros !
- Je comprends. Tant pis donc pour ceux qui à 15 euros l’unité ne pourront pas acheter le produit…
- Mais quoi ? Cela vous choque ?
- Un peu. Quand même. Pas vous ?
- Vous semblez oublier, cher Monsieur, ce fait élémentaire qu’à la base, toute pénurie implique de sélectionner parmi les acheteurs. On n’y peut rien, c’est comme ça. Et la question qui se pose alors, forcément, c’est de savoir comment opérer la sélection. Si je vous comprends bien, au fond, vous, ce que vous souhaiteriez éradiquer, c’est la rareté. C’est gentil. Mais c’est oublier que la rareté des ressources, qui est là, plus ou moins là selon les moments et les lieux, mais bel et bien là. Alors avec des besoins qui sont quasiment illimités, dites-moi… on fait comment ?

Vaste question en effet. Et qui en appelle plusieurs autres. Car une fois admis l’omniprésence du « Problème Economique », cette tension latente et permanente entre les ressources rares dont dispose une société pour produire des biens dont la quantité sera donc nécessairement limitée relativement aux besoins illimités tels que les expriment les individus qui la composent, force est de se poser la question de savoir quelle est la manière de gérer au mieux le problème.
N’y en-a-t-il qu’une ?
Et si oui, laquelle ?
Y en a-t-il plusieurs ?
Et dans ce cas, peut-on dire s’il en est une « meilleure » que les autres ?
Et pourquoi ?
Et puis d’abord, qui pourra le dire ? Au nom de quoi ? En vertu de qui ? Vous ? Moi ? Roselyne Bachelot ? Le Pape ? Umberto Eco ? Raymond Domenech ? Bébert et Lulu ? Jean-Michel Apathie ? Silvio Berlusconi ? Carla Bruni ?


Heureusement, au-delà de l’apparente complexité que dénotent ces questions essentielles, les choses sont, finalement, et « sur le papier », assez simples. Une situation de pénurie sur le marché d’un bien donné peut être « gérée » de différentes façons.


A court terme d’abord, on a la solution concurrentielle. C’est, on l’a vu, la hausse du prix. Elle a ses avantages. Elle a aussi ses inconvénients.
Avantages : la quantité produite et échangée sera la plus élevée (voir l’exemple).
Autre avantage : les acheteurs qui achèteront le produit seront ceux aux yeux desquels le produit a le plus valeur. Pour ceux qui ne l’achèteront pas, tout simplement parce qu’ils ne pourront pas, voir la rubrique « Inconvénients » quelques lignes plus bas.
Autre « autre avantage » : la solution est « impersonnelle » : personne n’impose quoi que ce soit à qui que ce soit, de sorte par exemple qu’il n’y a personne qui décide autoritairement de qui aura droit à sa part de produits.
Autre « autre « autre avantage » » : la hausse du prix du bien indiquant sa pénurie latente, les efforts et les souhaits des uns et des autres pourront se reporter sur d’autres produits, moins chers (exemple : le jour où le prix des sushis sera de 10 euros le gramme, on se doute que nous chercherons à consommer et produire autre chose que des sushis. Du saucisson saoudiens par exemple, ou des topinambours aztèques. Ouf !!!)
Principal inconvénient : la concurrence « éliminera » les acheteurs potentiels qui ne pourront pas payer, pour le bien considéré, un prix plus élevé.

A court terme toujours, si le prix du bien ne peut monter, parce que par exemple certains groupes de pression s’y opposent, ou qu’un Etat décide, pour des raisons économiques parfois, sociales et politiques (électorales ici) le plus souvent, un blocage pur et simple du prix à son niveau actuel, alors il y aura toujours pénurie, c’est-à-dire que la quantité demandée du bien restera toujours plus importante que la quantité offerte.
Mais on l’a dit et on le redit, force sera pourtant de trouver une solution au problème, laquelle solution signifie nécessairement et toujours d’abord de sélectionner parmi les acheteurs ceux qui pourront obtenir le produit demandé, et donc d’écarter les autres. Là, en l’absence de solution concurrentielle (la hausse du prix est impossible), et concernant les modes opératoires, l’imagination est sans limite ou presque. Qu’il s’agisse d’être servi parce que l’on est ami avec le Maire de sa commune, parce que l’on est le gendre du beau-frère du Président, parce que l’on connaît un des producteurs, ou plus simplement parce qu’une circulaire ministérielle stipule la liste de ceux qui auront droit au produit dans une colonne et la liste de ceux qui n’y auront pas droit dans une autre, toutes ces solutions ont deux points communs : d’une part la quantité globalement produite et échangée sera moindre que la quantité associée à la solution concurrentielle (voir l’exemple); d’autre part, ces solutions font la part belle à ceux qui ont des relations, à ceux qui ont, comme on dit, le « bras long », en bref, l’impersonnalité, ô combien cynique certes, de la solution concurrentielle, fait place au népotisme sous toutes ses formes.
Ah mais j’oubliais. Elles ont en général un troisième point commun, les solutions non concurrentielles. C’est l’apparition, pour le produit en question, d’un marché parallèle, non officiel et la plupart du temps proprement illégal, ce qu’on appelle communément un « marché noir ». Et devinez quoi ? Le prix du produit, sur ce « marché noir », il sera bien plus élevé que le prix officiel ! Etonnant, non ?

Maintenant on (le Gouvernement) peut aussi envisager les solutions à plus long terme, lesquelles, par définition, prennent du temps, ce qui peut rendre la chose délicate si l’on a affaire à des gens pressés ou/et qui ne voient généralement pas beaucoup plus loin que « le bout de leur nez », quand bien même il serait grand, leur nez, que dis-je grand, « énorrrrrrrrrrrme !!! ce nez !!! ».
Là aussi il faudra envisager plusieurs mesures concrètes, toutes différentes, on s’en doute, selon que l’on aura affaire au marché des betteraves, au marché du logement locatif ou au marché du pétrole. Elles auront un point commun cependant. C’est que vu que, par définition, il y a pénurie tant que pour le bien considéré la quantité demandée est supérieure à la quantité offerte, si l’on veut éviter une hausse des prix par trop élevée sans tomber dans les travers des solutions autoritaires, alors de trois choses l’une, et il faudra :
1) faire en sorte que l’Offre augmente, c’est-à-dire faire en sorte que la quantité de biens proposée pour le prix en vigueur augmente (dans l’exemple, faire en sorte que pour un prix de 10 euros l’unité, la quantité offerte du produit ne soit plus de 50 unités seulement mais, disons, et ce serait, conformément aux données de l’exemple, un « idéal », de 100 unités, auquel cas la quantité offerte se trouverait exactement égale à la quantité demandée, plus de pénurie donc, par définition, et ce, ici, sans que le prix du produit ait bougé d’un centime). Mais encore faut-il que cela soit possible. Pensez par exemple aux biens dont la quantité est « finie », c’est-à-dire donnée une fois pour toutes, parce la Nature en a décidé ainsi. C’est le cas, typiquement du pétrole, mais aussi d’autres « ressources naturelles ». Pour ces biens, il y aura forcément un jour où l’Offre ne pourra plus croître, et ce jour là, si la Demande persiste, la pénurie aura atteint son paroxysme.
2) faire en sorte que la Demande diminue (ça c’est beaucoup plus théorique car on voit mal comment faire pour que, par exemple, la demande de produits alimentaires ou de logements diminue, et, plus généralement, pour que les besoins ne soient plus illimités sauf à prôner une conversion générale et unanime à un mysticisme ascétique de quelque obédience que ce soit, Om ! Om ! Om !)
3) faire en sorte que pour le produit considéré l’Offre augmente et que la Demande diminue. Vu le 1) et le 2), on s’en doutait. Bon.


Voilà. Ces quelques principes sont généraux. Cela veut dire qu’ils s’appliquent à tous les biens que l’on voudra envisager : ressources naturelles (pétrole), produits alimentaires, logements, pour ne citer que ces biens qui font la « Une » des medias et ce, à juste titre, c’est le cas, pour une fois, de le dire, étant donné que ce sont quand même parmi les biens qui occupent une place essentielle dans nos vies quotidiennes. Mais « principes généraux » aussi parce que nous l’avons dit, la pénurie est en quelque sorte l’expression même du « Problème Economique » avec lequel doit composer toute société, qu’elle soit capitaliste, socialiste ou communiste, pour ne citer que ces cas de figures classiques et connus de toutes et tous. C’est pourquoi elle est « toujours là », la pénurie, et ce n’est pas « demain la veille » qu’elle aura disparue de la surface de notre planète.

Ce qu’il faut retenir alors de l’énoncé de ces principes ? Principalement qu’il existe plusieurs manières de « résoudre » une pénurie, et qu’une fois celles-ci mises au jours, chacun est « libre » de choisir celle qu’il jugera la plus efficace et la plus « juste », mais en connaissance de cause, c’est-à-dire après avoir, d’abord, rigoureusement formulé la nature du problème et proposé, ensuite, une solution ou des solutions qui par définition auront toujours les avantages de leurs inconvénients et les inconvénients de leurs avantages, l’essentiel n’étant pas ici de seulement le savoir, soi-même, mais de le dire, clairement, distinctement, et si possible, à « haute voix ».
Cela devrait permettre, au minimum, d’éviter le pire.


- Le pire ? C’est quoi ça encore ?
- Mais cher Monsieur, vous ne comprenez décidément rien à moins que fort lourdement on ne vous l’expliquasse !
- Oui.
- Connaissez-vous, cher Monsieur, ce merveilleux proverbe soufi, du XIIème siècle, qui dit, je cite de mémoire : « وأحيانا أفضل من عدو (الملك) » ?
- Heu…
- Quoi encore ? C’est ma prononciation qui vous pose problème ?
- Ben…
- Non. Je rêve ! Vous ne connaissez pas ?
- Ben…
- Ne me dites pas qu’il faut que je vous traduise ???
- Ben…
- « Le Mieux est l’ennemi du Bien » ! Ca ne vous dit rien ça ?
- Si ! Mais je ne savais pas que c’était un proverbe soufi…
- Mais c’est encore pire que ce que je craignais ! Vous n’êtes pas fini vous !!!!
- Oui.

« Le mieux est l’ennemi du bien ». Concentré de « sagesse populaire », qui pour une fois n’est pas complètement stupide (le réchauffement climatique a pour effet collatéral et insuffisamment dénoncé dans les medias et autres cercles familiaux d’avoir réduit à néant nombre de dictons dits « populaires »). Car il arrive que parfois, un gouvernement (ou un candidat à un poste important…), pourtant bienveillant, se saisisse d’un authentique problème économique, propose une solution voire tout un programme, et que cette solution ou ce programme, non contents de ne pas résoudre le problème aboutissent finalement à le rendre pire encore que ce qu’il était avant.

Application ici, qui pourra être rapide, vu que tout a de fait été dit pour pouvoir le dire, et le dire vite :
Prenez un bien quelconque, ou presque, disons, au hasard ( ?), un produit alimentaire, ou le logement.
Imaginez (quel effort ici !!!) que son prix se mette à monter, et que cette hausse du prix apparaissent aux yeux de certains, pour ne pas dire aux yeux de tous, comme dérangeante, insupportable, voire proprement scandaleuse.
Le Gouvernement dont on rappelle que l’on supposera qu’il est bienveillant, saisi de l’affaire, annonce un remède évident, élémentaire, un remède qui sans nul doute fera l’unanimité tellement il est évident et élémentaire : « le blocage du prix » du produit ! Interdiction donc à quiconque vend le produit de le vendre à un prix supérieur au prix annoncé par le gouvernement comme « prix plafond ».
Exemple utilisant les mêmes « chiffres » que plus haut dans le billet.
Le prix du bien était par exemple, à un moment donné, de 10 euros. Supposons qu’à ce prix correspondait une situation de pénurie (quantité demandée de 100 unités pour une quantité offerte de 50 unités). La concurrence fait alors monter le prix à 15 euros. A ce prix de 15 euros, les quantités offertes et demandées se retrouvent égales valant chacune 100 unités. Il n’y a plus de pénurie donc. Par définition (Rappel : c’est une définition ! Ca ne veut pas dire qu’on est dans le « meilleur des mondes possibles » ! Mais bon…). L’échange se fait donc pour une quantité du bien de 100 unités.
La foule gronde à cause de la hausse du prix et de son niveau jugé trop élevé. Toute la presse en parle. JP Pernaut et Jacques Attali aussi.
Alors le gouvernement réagit. Il impose un « blocage du prix », ramenant le prix légal maximum à 10 euros.
Or pour un prix à 10 euros, la quantité demandée est de 100 unités et la quantité offerte de 50 unités. Résultat : retour à la pénurie ! Et la quantité échangée ne sera finalement que de 50 unités.
Bilan sommaire de l’opération.
Les gagnants ? Tous ceux qui pourront effectivement acheter le produit 10 euros, moins cher donc, parce qu’ils courent plus vite que les autres, ou parce qu’ils ont des relations bien placées, voire parce qu’ils ont versés des « pots de vins » au producteurs histoire de passer parmi les premiers dans la « file d’attente ».
Les perdants ? Tous ceux qui ne vont pas pouvoir vendre et/ou consommer les 50 unités du produit qui auraient été produites et consommées si le prix avait pu s’élever à 15 euros vu que ces 50 unités ne seront tout simplement pas produites.
Est-ce tout ? Oui. Presque. Ah non… J’oubliais… Si pour le bien considéré l’organisation d’un « marché noir » est possible, ce marché fera lui aussi de nombreux gagnants ! Mais ça il ne faut pas en parler, car ce n’est pas légal, et on n’a pas le droit…
Moralité de ce bilan sommaire : La hausse du prix signalait effectivement, à la base, une situation de pénurie. Le blocage de son prix décrété par le gouvernement n’aura eu pour effet, entre autres et d’abord, que de recréer les conditions de cette même pénurie !!!!!! Bel effort, donc… Merci.

Post scriptum : Toute ressemblance avec des mesures et autres programmes politiques ayant existé, existant encore, ou proposés pour un avenir plus ou moins proche, pourvu qu’ils aient tous comme point commun de lutter contre une hausse du prix de tel ou tel bien ou service (prix alimentaires, animaux domestiques, loyers, etc…) en recourant purement et simplement au « blocage » de son prix, serait, bien sûr et comme toujours, pure coïncidence…

Sinon, je ne me rappelle pas qui a écrit que : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Rousseau ? Voltaire ? Frédéric Lefebvre ? N’empêche, ya des fois, c’est vrai. La preuve.

14 commentaires:

Moggio a dit…

Merci. Toujours aussi clair et pédagogique et, bien sûr, en lien avec des questions concrètes, ce qui est une condition essentielle pour un blog comme le vôtre (post-scriptum particulièrement bienvenu). À ce sujet, vous connaissez sans doute ce billet d'Ecopublix sur le contrôle des loyers dont la première partie est impressionnante de clarté : http://www.ecopublix.eu/2007/12/contrle-des-loyers-et-pouvoir-dachat.html.

der Maßstab a dit…

Bonjour,

Merci beaucoup pour votre commentaire qui certes ne donne pas une solution concrète au problème économique mais explique très clairement sa nature, ce qui permet d'avoir des arguments pour dégommer tout un tas de populistes qui par incompétence ou, pire, par malhonnêteté, font semblant de l'ignorer.

Deux bémols toutefois...

* Cet article démontre que dans le cas d'une concurrence pure et parfaite entre les vendeurs, un blocage des prix ne sert à rien, car le prix n'est que le symptôme de la pénurie latente, et non sa cause.

Cependant, ceci n'est plus valable si il n'y a pas de concurrence pure et parfaite, par exemple, si il y a un monopole ou une concertation illicite entre les vendeurs pour monter les prix artificiellement.

Dans ce cas, la montée des prix sera effectivement la cause et non plus l'effet de la pénurie.

Par contre, est-ce que dans ce cas bloquer les prix résoudrait le problème, je n'en sais rien.

* On part du principe que les ressources sont rares et les besoins illimités. Or, je doute de la pertinence de ce principe. En effet :

a) La théorie économique actuelle confond "besoins" et "désirs". Si les désirs sont illimités, les besoins, eux, sont relativement limités, du moins à population constante (mais laissons de grâce ce problème aux démographes, car il est franchement complexe). Quand aux désirs, voire à la consommation compulsive, ne sont-ils pas plutôt issus d'un mécanisme de compensation de besoins non satisfaits, ce qui expliquerait d'ailleurs leur côté maladif ? Je pense à tous ces gens qui après une rupture vont dans la première pâtisserie venue manger tout le stock.

b) 70% de notre croissance économique est issue du progrès technique. Or, cette ressource est illimitée.

Tirer un programme économique complet de ces remarques est un exercice difficile auquel je ne me risquerai pas.

Je citerai néanmoins une mesure possible : une fois pris conscience qu'il y a des priorités économiques (ex : la nourriture est prioritaire sur la Wii), l'état peut agir pour diminuer les ressources allouées aux biens nécessaires et augmenter celles allouées aux biens nécessaires. Concrètement, faire une taxe élevée sur la Wii pour subventionner la nourriture.

Et maintenant, un dièse :

Pour le problème des logements, on dit toujours "il y a des tas de logements vides et pourtant les loyers sont hauts". Justement ! C'est précisément parce que ces logements sont vides, et donc ne sont pas offerts aux locataires potentiels, que l'offre est rare, donc les loyers hauts.

Une saisie par l'état, autoritaire, de ces logements pour les louer, et donc augmenter l'offre, contribuerait à résoudre le problème. (Exemple d'application de la solution 1.)

serenis cornelius a dit…

Moggio : Merci. Oui je connais l'article que vous citez. Il est en effet remarquable de clarté, tout comme " ecopublix " d'ailleurs. J'en profite pour signaler uaux lecteurs un article plus récent sur ce même sujet (le contrôle des loyers) : econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2011/03/03/1772-immobilier-parisien-le-retour-de-la-revanche-du-controle-des-loyers

der Maßstab a dit…

J'oubliais : merci beaucoup de souligner qu'un plafonnement des prix entraîne obligatoirement une sélection entre les acheteurs ainsi que de condamner moralement certaines méthodes pour opérer cette sélection.

Je pense : 1/ aux magasins réservés aux Juifs de la seconde guerre mondiale. 2/ aux propriétaires qui font une enquête de solvabilité de leurs locataires. 3/ aux propriétaires qui seraient tentés de faire une enquête de moralité sur leurs locataires.

Le programme du Front National sur ce point est particulièrement explicite : "préférence nationale". Vu sous un angle économique, on comprend très exactement ce que cela signifie et cela fait froid dans le dos.

serenis cornelius a dit…

der Masstab : Même dans un marché non parfaitement concurrentiel (en bref dans la "vraie vie") on ne peut dire que la hausse des prix cause la pénurie car il y a pénurie, par définition, tant que la quantité demandée du bien est supérieure à la quantité offerte et on voit mal en ce cas pourquoi des vendeurs refuseraient de hausser les prix. Quel serait en effet l'intérêt pour des offreurs de s'entendre sur un prix plus bas que celui auxquel ils pourraient prétendre? Cela dit il est clair que les offreurs peuvent créer "artificiellement" une pénurie, mais ce sera plutôt par une politique de "rétention volontaire " de l'offre, à prix fixe ou presque.
Je comprends bien votre distinction entre besoins et désirs, mais il me semble que dans l'état actuel des choses, elle ne modifie pas sensiblement l'analyse.
Enfin, concernant le cas des logmenents locatifs, je doute, et pas uniquement pour des raisons politiques, que la "saisie autoritaire" soit la bonne solution . Je me permets ici de vous renvoyer au billet publié dans d'"ecopublix" signalé par Moggio dans son commentaire ainsi qu'à celui d'"econoclaste" que j'ai signalé dans ma réponse à Moggio (lequel vous mènera à son tout vers d'autres billets fort intéressants publiés sur d'autres blogs).

serenis cornelius a dit…

Der Mastab : Sur votre second commentaire. Rien à dire. Entièrement d'accord avec tout ce que vous dites, et particulièrement votre paragraphe sur le Front National.

Der Maßtab a dit…

Bonjour,

* Je me suis mal exprimé en ce qui concerne les cartels et les monopoles. Bien sûr qu'ils ne vont pas s'entendre pour baisser les prix mais bien pour les monter.

Je parlais d'une pénurie "vue du consommateur". Mais je crois que je me suis planté dans la définition de pénurie.

Toujours est il que vos explications me forcent à reconnaître que, même en ce cas, la hausse du prix n'est que la conséquence de la pénurie.

* Ma distinction entre besoins et désirs ne modifie pas du tout l'analyse mais modifie complètement le problème économique. On dit tout le temps que le problème économique, c'est que "les besoins sont illimités tandis que les ressources sont rares". Or, je pense que ce problème économique pour les raisons que j'ai explicité est justement inexact.

Cependant, effectivement, cela ne modifie en rien l'analyse. Je n'ai pas été très clair là-dessus, effectivement.

* Concernant la saisie autoritaire, ça tombe bien, il le propose aussi, quoique sous une autre forme. Citations :

"- Des expropriations : elles sont indispensables à une politique volontariste de construction de logements, tout en préservant les quartiers qui doivent l'être. Et permettrait de lancer la construction de grands ensembles de logements là où ils sont nécessaires, plutôt que là où il reste de la place. Et de détruire les logements insalubres et répugnants qui constituent l'ordinaire du locataire parisien."

En tout cas, merci pour les références. Je les lirai avec attention !

serenis cornelius a dit…

der Masstab : Effectivement, je crois qu'une partie de notre discussion tenait au fait que nous ne raisonnions pas sur la base d'une même définition de ce qu'est une pénurie. Bon surf !

julien a dit…

Pour la citation c'est Le Cid de Corneille, mais bon cela aurait pu aussi bien être Jacques Séguela.

Sinon, le raisonnement est presque aussi drôle si on le fait pour des prix planchers. Et on peut aussi trouver des coincidences fortuites et malencontreuses dans des programmes politiques hypothétiques qui seraient susceptibles d'exister par hasard. Merci pour ce bon billet et pour le proverbe soufi.

serenis cornelius a dit…

Julien : D'accord. Mais c'est qui Jacques Séguéla ?

der Maßstab a dit…

@serenis cornelius : D'accord. Juste une question : existe t-il un terme économique pour des "prix trop élevés" ?

Et, d'ailleurs, comment définir des "prix trop élevés" ?

Ici, on voit bien en quoi la distinction entre besoins et désirs peut jouer : tant que les prix sont assez bas pour que tout le monde ait ses besoins fondamentaux satisfaits, c'est bon, mais quand les gens n'ont plus les moyens de s'acheter ce dont ils ont vraiment besoin à cause de prix trop élevés, cela pose problème.

Un autre critère est le développement de la criminalité : quand les gens n'ont plus les moyens de s'acheter ce dont ils ont vraiment besoin, ils le prennent par la force.

Peut-être qu'il y a un troisième critère moins extrême qui permettrait de définir des prix "trop élevés" ?

serenis cornelius a dit…

der Masstab : Personnellement, je ne vois a priori pas de critère strictement économique permettant de dire en soi que le prix d'un bien est "trop" élevé sauf à avoir en tête une référence théorique à l'aune de laquelle on comparera systématiquemet ce prix. Exemple : on pourra dire qu'en cas de monopole le prix sera trop élevé (en fait il est "plus" élevé)relativement à ce qu'il serait s'il y avait concurrence. Cela dit, c'est une bonne question, que l'on pourrait étendre à des prix autres que ceux des biens, comme par exemple le salaire où le taux de l'intérêt.

der Maßstab a dit…

Merci pour votre réponse.

Il ne manque plus qu'à trouver LE terme qui désignerait une situation de prix "trop élevés".

J'aurai également une autre question à soumettre à votre grande sagacité. Elle est un peu hors-sujet, mais pas tant que ça...

J'ai souvent entendu des gens se plaindre que le prix de la haute technologie était "trop bas" tandis que le prix de la nourriture et des produits de base était "trop haut".

Avant, je répondais systématiquement à ces gens qu'il n'y avait aucun lien entre les deux prix, qu'ils étaient indépendants, que c'était des productions indépendantes, et qu'ils n'avaient qu'à se plaindre du prix "trop haut" de la nourriture et des produits de base, mais qu'ils n'avaient en aucun cas à se plaindre d'un lien inexistant entre les deux.

Or, aujourd'hui, j'en doute. Et ce, pour 5 raisons :

1/ Si le prix des produits de base se met à augmenter, cela appauvrira les gens, et donc cela obligera les vendeurs de produits high-tech à baisser leurs prix pour pouvoir vendre. Même si ce lien est faible, il me semble exister.

2/ L'inverse est aussi vrai.

3/ Plus subtil : la production de produits de haute technologie consomme des ressources qui pourraient être utilisées pour produire des produits de première nécessité.

4/ L'inverse est vrai aussi.

5/ Un gouvernement qui jugerai que les choses "utiles" sont trop chères et les choses "inutiles" ne le sont pas assez pourrait taxer les secondes pour subventionner les premières. Cela d'une part, "corrigerait" le prix.

Mais surtout, en diminuant la consommation de choses "inutiles" par rapport aux choses "utiles", cela permettrait d'allouer plus de ressources aux choses "utiles" par rapport aux choses "inutiles". (C'est d'ailleurs ce que je voulais dire dans mon second message, mais je n'ai pas été assez explicite.)

(Bon, je sais qu'il ne faut pas les mêmes ressources pour produire un ordinateur et une baguette de pain, mais admettons-le dans un premier temps, afin de m'éviter un bon mal de tête.)

Bref, ma question est de savoir si les gens du café du commerce qui se plaignent du fait que les prix des choses "inutiles" sont "trop bas" tandis que ceux des choses "utiles" sont "trop hauts" ont tout à fait tort.

Indépendamment de savoir quelles choses sont utiles ou non, et pour qui, n'y a-t-il pas des interactions entre les différentes productions ?

(N.B : Il me semble d'ailleurs que l'état fait déjà une correction de ce type en appliquant différents taux de TVA selon la nécessité de la chose que l'on achète.)

serenis cornelius a dit…

der Masstab : Je sais bien qu'en Economie tout est lié lais là, en l'occurrence, je ne crois pas qu'il pas qu'il y ait un rapport direct entre les prix des deux types de biens que vous évoquez. Quant à la question de savoir ce qui est utile et ce qui ne l'est pas, au delà de tout ce qui touche à la survie, il me semble que chacun est libre d'en décider pour soi-même, et pour soi-même seulement.
Mais tout celà ne doit pas vous inciter à essayer d'éviter les maux de tête, bien au contraire !