lundi 6 décembre 2010

Canto rate son péno !

Dans un débat parlementaire sur les « Bank-Acts » de sir Robert Peel de 1844 et 1845, Gladstone faisait remarquer que l'amour lui-même n'avait pas fait perdre la tête à plus de gens que les ruminations sur l'essence de la monnaie.
Karl Marx - Contribution à la critique de l’Economie Politique - 1859.

Court billet avant la Fin du Monde annoncée demain, mardi 7 décembre 2010, pour signaler, une fois n’est pas coutume, la maladresse de Cantona, footballeur d’exception, artiste, comédien, et « grande gueule » (ça fait du bien, de temps en temps, d’avoir affaire à autre chose qu’à des faux-culs), lequel rate un peno pourtant inratable. Car quoi ! A 9 mètres de cages d’une largeur de 7m32 et de 2m44 de haut, voilà qu’il prend son élan, doucement d’abord, tête droite, le buste haut, accélère, un peu, arrive sur le ballon, frappe, du droit, et… et… et… et « la met » 15 mètres au dessus (d’accord, c’est beaucoup, 15 mètres, sauf s'il s’agit de « mètreu deu Marseilleu »).

Voyez vous-mêmes, ici.

Alors, que nous dit-il, Canto ?

Qu’il faut faire sauter le système en son cœur, lequel est constitué de ses banques.
En soit, ce n’est pas faux, les banques sont au cœur de notre système économique, en ce sens que sans elles, il n’y a plus rien, puisque sans elles il n’y a pas de monnaie, simplement, ce qui, cela dit, ne serait pas sans entraîner, au-delà de l’effondrement souhaité du seul système bancaire, un effondrement total de l’économie.

Que pour ce faire, il suffit d’aller, tous ensemble, le même jour, demain donc !!! mardi 7 décembre 2010, « solder » nos comptes bancaires, « tout retirer » en billets.
Là il n’a pas tort non plus, Canto, mais pas forcément pour ce qu’il pense ou peut laisser entendre : car si tous ensemble nous allons, le même jour, à nos banques, pour solder nos comptes en billet, hé bien, seule une infime minorité d'entre nous pourront le faire, pour cette simple raison que les banques ont « en caisse » une somme en billets absolument insignifiante relativement au montant total des dépôts de leurs clients tels qu’ils figurent sur leurs comptes, sous forme de monnaie scripturale.

Et c’est là que commencent les vrais problèmes. Canto se trompe en parlant d’une possible « révolution pacifique ». Car que se passerait-il, dans l’hypothèse où de nombreux français suivent son appel ? Très vite, à la cohorte de ceux qui suivront l’appel, comme ça, pour voir, voire pour faire une bonne blague, d’autres risquent de suivre, mais ceux-là seront en état de panique, paniqués à l'idée de " perdre leur argent ", et là, le risque est grand de voir monter la violence, et ce dès les files d’attente, devant les banques qui très vite auront fermé leurs portes, abaissé les grilles, cars de CRS partout, voire plus…, puis, ensuite, la violence toujours, telle qu'elle résulterait de l’effondrement du système économique, inévitable si, en effet, les banques, incapables de servir la masse des billets demandés par leurs clients, fermaient les unes après les autres. Imaginez, pour vous faire une idée, que dans l’heure qui suive, il n’y ait plus de monnaie, qu’elle ait disparue… On fait quoi ?

C’est précisément ici qu’il rate son péno, Canto, en croyant, si tant est qu’il le croie vraiment, que tout cela se fera forcément de façon « pacifique », « sans armes, ni haine, ni violence », et, finalement, « sans morts ».

Le mérite cependant, de cet appel à l’« Insurrection », est qu’il permet, ce qui est loin d'être inutile dans nos pays riches, qu'il permet de rappeler ce qu’est la vraie « nature » de la monnaie, dans nos sociétés modernes : d’abord un objet « économique » dont la forme est pour le moins abstraite puisqu’il s’agit, au minimum, d’électrons (Non ! les pièces et les billets ne sont pas la seule vraie monnaie !!!), un objet social et politique ensuite, puisque la monnaie, c’est fondamentalement un lien social, un objet « psychiatrique » enfin, ou psychanalytique, c’est comme on voudra, car on n'en finit pas de voir et revoir à quel point elle alimente tous les fantasmes, la monnaie.

Cela dit, rater un peno, ya plus grave dans la vie, surtout quand on a fait, aussi, entre autres choses, cela.

12 commentaires:

der Maßstab a dit…

"Cela dit, rater un peno, ya plus grave dans la vie, surtout quand on a fait, aussi, entre autres choses, cela."

=> Il n'y aurait pas un lien manquant par hasard ?

Je me suis demandé ce qu'il fallait faire dans l'attente du 7 décembre. Que faire, au cas où elle arrive, mais également au cas où elle n'arriverait pas.

Faire des stocks de provision pour tenir un siège, au cas où, c'est peu citoyen, et si la catastrophe annoncé n'arrive pas au final, on se retrouve avec plein de provisions inutiles. Par contre, faire ses courses de la semaine le 6 au lieu du 8 me semble être une bonne idée.

De plus, il peut être utile d'acheter des marchandises qui, une fois que la monnaie se sera écroulée, pourront servir de monnaie, pas de manière très efficace, mais cela dépannera provisoirement. Le cahier des charges d'une bonne marchandise pour cela est :

1) Doit être quelque chose acceptable pour un échange par beaucoup de gens. Par exemple, un composant électronique ultra-spécialisé n’intéressera pas la boulangère à qui l'on tentera d'acheter du pain.
2) Ne doit pas être périssable.
3) Ne doit pas présenter trop de contraintes pour son transport.
4) Ne doit pas présenter de doutes sur sa "valeur". Par exemple, si je tente d'échanger une voiture contre du bois, le vendeur du bois risque d'avoir des doutes sur l'entretien de la voiture.
5) Doit être un produit de consommation courante pour pouvoir facilement écouler son stock une fois la crise passée si besoin, ou si il n'y a pas de crise.

Même si ils ne seront pas aussi pratiques que de la bonne monnaie, les objets suivants pourraient faire l'affaire pour dépanner :

1) Les bouteilles d'alcool pleines. L'inconvénient étant que ce n'est pas si cher que cela, et les bouteilles peu pratiques à transporter (lourdes et fragiles).

2) Les bouteilles d'alcool vides. Ne rigolez pas ! En Allemagne, les bouteilles sont consignées. De même, lorsque l'on prend un verre de bière chez un marchand ambulant, on paie un euro de plus pour le verre, qui est rendu à la fin. En cas de crise, ces objets peuvent servir de monnaie, et sinon, ils peuvent être consignés en échange de "vraie" monnaie.

3) Les CD/DVD vierges. Ils sont un peu moins consommables que des bouteilles de bière, mais on peut toujours trouver preneur. Et puis, le ratio prix/poids est élevé pour un objet de la vie courante.

Tout cela pour dire que, la monnaie, c'est quand même très pratique, et que quand elle se sera écroulée, ce sera un beau bazar. Par contre, ceux qui veulent se préparer à la catastrophe n'ont pas besoin de construire un bunker. Acheter quelques objets facilement échangeables est une meilleure idée. Et en plus, c'est plus facile.

der Maßstab a dit…

Par contre, il y a une question que j'ai posé à beaucoup de monde, et à laquelle je n'ai pas eu de réponse, c'est : que va-t-il se passer le 7 décembre ???

Des gens souhaitent couler volontairement le système bancaire le 7 décembre. Et ceci est connu depuis assez longtemps pour anticiper. Nos dirigeants et les directeurs des banques centrales vont probablement faire "quelque chose" pour empêcher l'opération de réussir. Je me demande en quoi va consister la réaction.

Peut-être tout simplement qu'on fera tourner la planche à billets pour pouvoir donner ses billets à tout le monde ? Peut-être qu'il y aura une mystérieuse panne de courant le 7 décembre, empêchant les retraits ? Ou peut-être qu'ils vont simplement attendre que cela passe ?

serenis cornelius a dit…

Der Masstab : Je vous réponds vite car j'ai peu de temps.
J'ai réparé les liens.
Que faire en attendant ? Rien.
Que va-t-il se passer demain : Rien.

j-E a dit…

Je ressortirai la citation de Karl, ça excite encore beaucoup de monde l'essence de la monnaie !

serenis cornelius a dit…

J-E : Oui, mais faudra lui donner 5 euros à chaque fois, Hadopi oblige... Tiens, vous me faites réaliser qu'à mi-journée, il ne s'est encore rien passé. Attendons ce soir...

RST a dit…

@ serenis cornelius

Moi ce qui m’étonnera toujours c’est qu’il y ait des économistes (je ne parle pas spécialement pour vous) pour qui la monnaie (et son essence) est une affaire entendue une fois pour toute et qui considèrent que tous ceux qui s’interrogent sur le sujet sont, soit des fous, soit des … fous. C’est fou, non ?
Vous parlez de la violence qui résulterait de l’effondrement du système économique. Elle est indéniable et à mon avis d’ampleur inimaginable. Mais quid de la violence actuelle du système économique ?
Vous avez raison de dire que l’appel de Cantona est loin d’être inutile. Et je pense que c’est là-dessus que les gens raisonnables devraient insister, sachant qu’il n’ya absolument aucune chance qu’il n’arrive quoi que ce soit (je reconnais que c’est facile à dire le 7 à 18 h, mais j’en suis intimement convaincu depuis le début de l’histoire), plutôt que de rentrer dans la polémique de savoir si Cantona est con comme un ballon (ce qu’il, à mon humble avis, n’est pas).
Par contre, là où vous avez tort c’est que ce n’est pas à rappeler la nature de la monnaie qu’aurait du servir la performance de notre footballeur-acteur mais à informer le grand public de la façon dont elle est créée et par qui. Remarquez que, réflexion faite (ça prend du temps chez moi), les deux se rejoignent un peu. Si l’on choisit de parler de nature, autant le faire utilement en rappelant que la monnaie est un bien public et qu’il convient de s’interroger sur la façon dont ce bien public est (mal) géré par des intérêts privés.

Mais hélas, ce n’est bien sûr pas de ça dont il a été question et l’on verra encore longtemps les charlatans du genre anthropo-blogueur belge, se pavaner dans les médias pour nous expliquer la crise, tout en niant le processus de création monétaire par les banques commerciales.Ca mériterait un … carton rouge !

serenis cornelius a dit…

RST : Loin de moi l'idée que la réflexion sur la nature de la monnaie est inutile. La preuve : j'ai consacré à cette question deux billets sur ce blog. Cela dit, tout ce qu'il y avait à dire sur le sujet a été dit, et ce depuis bien longtemps je crois.
Sur Cantona, je ne pense globalement que du bien, et certainement pas qu'il soit idiot. Il suffit de l'avoir vu jouer au football pour se rendre compte, immédiatement, de son intelligence. Je signalais simplement, dans ce billet, qu'il se trompait sur son projet initial de révolution pacifique.
Quant à la question de savoir en quoi son appel peut être utile, vous avez raison : il permet de rappeler le fonctionnement général de la monnaie dans notre économie, fonctionnement dont l'exposé doit normalement amener à discuter de la nature de la monnaie. Et pour ceux qui n'ont pas suivi de cours d'économie, les blogs (pas celui de Jorion) sont là pour ça. La question alors est de savoir qui lit réellement les bogs d'économie.

der Maßstab a dit…

@RST : Les partisans de la "révolution cantonna" étaient effectivement très peu nombreux (beaucoup moins que le nombre de distributeurs de billets !) et en plus pour la plupart fauchés, ils ne pouvaient donc même pas faire trembler le système bancaire.

Par contre, ce qui aurait vraiment pu poser problème, ce n'est pas les quelques uns qui auraient retiré leur argent par "idéologie" mais ceux qui l'auraient fait par peur de ne plus pouvoir retirer ensuite, par peur que "l'opération cantonna" fonctionne. Et comme cette anticipation est auto-réalisatrice (en clair, elle reboucle), on peut rapidement aboutir à l'instabilité.

Supposons, par exemple, que l'un des partisans de Cantonna ne soit pas arrivé à vider son compte non pas par manque de liquidité mais pour une raison x ou y : panne de carte bleue, plafond de retrait (le plafond de retrait de la carte bleue de monsieur tout le monde vaut environ 300 euros, ce n'est pas tant que cela pour une opération qui consiste à vider ses comptes), agence fermée, etc... Et, supposons que ce partisan de cantonna soit allé au café du commerce lancer à la cantonnade (sans jeu de mots) : "on ne veut pas me donner mon argent". Il est alors probable que les autres gens du café soient aller tenter de retirer leur argent à la banque, et ainsi de suite, provoquant le bank run.

Heureusement, le nombre des participants à l'opération n'a pas dépassé la "masse critique" pour le déclenchement d'un bank run. Sinon, le pire était vraiment à craindre.

Un des problèmes, c'est que beaucoup de gens pensent que seules les pièces et billets sont du vrai argent. Ce qui fait que quand une banque ne peut plus leur donner de billets, ils pensent qu'elle a "perdu leur argent", et cela les conduit à paniquer.

Bon, j'ai été peu-être un peu paranno dans mes commentaires, mais franchement, il y avait de quoi. Faible risque de crise ne veut en effet pas dire risque de crise faible. C'est comme si on vous disait "vous avez 0,1% de chances de mourir demain", faites l'expérience, vous n'allez pas en dormir de la nuit.

En Allemagne, la crise de 29 a été particulièrement dévastatrice. La monnaie ne valait plus rien, les gens utilisaient leurs billets pour se chauffer, les enfants faisaient des cerfs-volants avec. Et un moustachu peu sympathique a fait fureur grâce à cela, avec les conséquences que l'on connait.

C'est d'ailleurs pour cela que la banque centrale européenne limite l'inflation de la zone euro à 2% : les allemands ont trop la trouille de l'inflation pour accepter un taux supérieur.

Je suis entièrement d'accord avec vous pour tout le reste.

jean a dit…

@Maßtab:
Vous faîtes une erreur de 6 ans.
L'hyperinflation allemande a eu lieu en 1923-24.
L'Allemagne a été durement frappée par la crise de 1929 mais cette dernière n'a pas provoqué d'hyperinflation, bien au contraire.
L'inflation est redevenue élevée durant la seconde guerre mondiale et dans l'après-guerre.

serenis cornelius a dit…

der Masstab : Je suis d'accord sur les circonstances que vous évoquez et qui auraient pu conduire à un bank run. Cela dit, objectivement, le risque était très très très minime. Mais non nul, certes, par définition, et dans le cas où il se serait réalisé, la crise aurait été loin d'être pacifique.

serenis cornelius a dit…

Jean : Pour le "tenancier" d'un blog, c'est l'idéal quand les commentateurs répondent aux commentateurs. Vous n'avez pas idée du confort que cela procure.

der Maßstab a dit…

@Jean : effectivement, je me suis trompé. Mais il n'en reste pas moins que la montée en puissance du nazisme a été favorisée par des facteurs économiques. D'autant plus que le peuple Juif a toujours été associé à l'argent et aux banques dans l'esprit des gens.