Flexibilité + Sécurité = Flexisécurité
L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer.
Blaise Pascal - Pensées (347) - 1670.
La scène se passe en 2004 à Paris, la plus belle ville du monde (je sais, c’est pléonastique, mais ya des fois faut insister). Paris, donc. Du côté de Bercy, pour être précis (ultime rappel aux ploucs de Province : Bercy c’est là que siège, en France, le Ministère de l’Economie, depuis qu’on l’a déménagé du Louvre ; en conséquence de quoi Bercy c’est pas uniquement le POPB !!! ça alors !!!)
Un homme de petite taille venait d’y arriver, à pieds, à « Bercy ». Vêtu d’un costume dont la sobriété ferait mourir d’envie plus d’un croquemort (Ah Ah Ah !!! la mort d’un croquemort, avant d’être un drame humain, c’est d’abord un problème de Logique, ô combien plus complexe que le célébrissime paradoxe du barbier de Russel !!!!), l’homme avait l’allure de son parcours. Et voyez plutôt (non, pas l’ami de Mickey !!! On se calme !!!) : pour un parcours, c’est du lourd !!
Directeur du Trésor !
Gouverneur de la Banque de France !
Directeur général du Fonds Monétaire International (FMI pour les intimes) !
Qui dit mieux ?!? Et ce n’est pas tout (patou, c’est l’ami des moutons !!! Ha Ha !!).
Catholique pratiquant, il fut membre du Conseil Pontifical sous le règne de Jean-Paul II, dont il fut le conseiller espécial aux affaires économiques et sociales. Rien que ça !!! Quoi d’autre encore ?
Commandeur de la Légion d’Honneur.
Chevalier de l’Ordre National du Mérite.
Donne des conférences à Notre-Dame de Paris (la plus belle ville du monde). Exemple : 30 Août 2010, 14h45 : « Mondialisation, cultures et religions » (Mince, c’est passé).
Exemplaire ce parcours. Non? Que dis-je exemplaire ! Admirable ! Sûr qu’il y a en a plus d’un qui, face à pareil curriculum vitae, ne seront pas loin de penser que nous tenons là, pour de bon, enfin, un authentique Illuminati… Et ce n’est pas tous les jours, non ?, qu’on tient un Illumnati ! C’est que ça ne courent pas les rues, les Illuminata !!!
Cela dit, la jeune femme qui le reçut à l’accueil ne le connaissait pas. Lui non plus ne la connaissait pas, d’ailleurs. Aussi dut-il décliner son identité, comme n’importe quel péquin, avant de préciser, comme c’est l’usage, la raison de sa présence en ce haut lieu de l’Administration française.
- Bonjour, vous êtes ?
- Michel Camdeuskoute. J’ai rendez-vous avec le Ministre.
- C’est une blague ?
- Pas vraiment.
- Laissez-moi vérifier… Vous avez dit Camdeuskcoute, comme un « camp de scouts » ?
- Cela vous amuse ?
- Oulla, vous n’êtes pas drôle vous…
- Non.
- … Bon… En effet, je vois votre rendez-vous inscrit sur l’agenda du Ministre. On va vous accompagner, cher Monsieur.
- Merci.
Une heure après. Car c’est grand Bercy. Très grand !
- Salut Michel ! Tu vas bien ?
- J’ai le Rapport.
- Comment ! Déjà !
- Oui. Le voici.
- Mais c’est un pavé ! Jamais je n’aurai le temps de lire tout ça.
- Il ne fait que 204 pages.
- Quand même Michel, c’est beaucoup. Allez, fait moi vite fait une petite synthèse. Pas sur tout, on n’a pas le temps, seulement la partie qui traite de l’emploi. C’est la priorité des Français, l’emploi.
- Le point de départ est un constat. La croissance ne suffit plus, en France, à créer suffisamment d’emplois pour réduire significativement le chômage. De ce constat nous avons tiré un diagnostic : la cause du chômage est structurelle. Et une conclusion : il faut que nous reconsidérions le lien entre croissance économique et emploi.
- Précise Michel, précise. Tu veux dire quoi, exactement, par « cause structurelle » ?
- Dans une économie capitaliste comme la nôtre, chaque jour, des milliers d’emplois sont détruits, quand d’autres sont créés, soit des millions de destructions et de créations d’emplois par an. Le chômage résulte de ce mouvement incessant de créations et de destructions, de cette formidable destruction créatrice qui est aussi, par ailleurs, la cause première de la croissance économique.
- Attends Michel, tu veux dire par là que la croissance économique est obligatoirement accompagnée de chômage ! Mais on n’arrête pas de dire le contraire, depuis cinquante ans !
- C’est plus que cela. Cela veut dire que dès lors qu’un pays, un Gouvernement ou un Chef d’Etat se donnent la croissance économique comme objectif premier, alors on se doit d’admettre le chômage comme inéluctable. Ce qui signifie, plus profondément, qu’à l’inverse, penser l’absence de chômage comme possible, voire, à l’extrême, vouloir interdire le chômage, en interdisant les licenciements par exemple, c’est se condamner à la disparition de la croissance économique. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le chômage apparaît aujourd’hui comme nécessaire à la croissance en ce sens qu’il accompagne nécessairement une croissance qui ne serait pas possible sans ces millions de destructions d’emplois causées par l’innovation et la concurrence ! Car il est en effet désormais admis que l’innovation et la concurrence constituent les deux principaux moteurs de la croissance économique.
- Mais, Michel, tu te rends compte de ce que tu dis ?
- Je reconnais bien volontiers que dire, dans le contexte actuel, que le chômage est nécessaire, indispensable, est une proposition qui peut paraître choquante. C’est néanmoins comme cela qu’il faut penser, désormais, le rapport entre emploi, chômage et croissance.
- On fait quoi alors ?
- La solution est simple. C’est celle que nous développons dans le rapport. Il convient de transformer les règles de fonctionnement de notre marché du travail, de sorte à le dynamiser et faciliter ce processus de créations et de destructions d’emplois. Et au-delà, au-delà du seul marché du travail, c’est l’ensemble de notre économie qu’il importe de réformer. Réformer les marchés. Réformer l’Etat. Car l’économie d’un pays est chose complexe, on ne peut modifier l’une de ses parties sans envisager les autres. L’essentiel est que toutes les mesures que l’on prendra, sur le marché du travail, sur les marchés des biens et des services, sur les marchés de capitaux, ou dans la fonction publique, aillent toutes dans le même sens, et soient, en permanence, animées par une cohérence commune.
- D’accord, mais l’urgent c’est le chômage. Alors on fait quoi pour le chômage ?
- Je l’ai dit. On dynamise le marché du travail, en rendant notamment plus faciles les créations et les destructions d’emplois.
- Quoi ? Faciliter les destructions d’emplois ?
- Oui parce qu’elles ne sont que l’envers des créations. Et que plus cette destruction sera aisée, plus la création le sera, elle aussi.
- Concrètement cela donne quoi, Michel ? Il me faut des mesures concrètes. Et vite.
- Cela donne d’abord et avant tout la nécessité de refonder totalement le contrat social qui lie la Société et les chômeurs. Si la croissance implique la nécessité du chômage, alors la société se doit de sécuriser ses chômeurs, d’abord parce qu’on ne peut plus dire a priori d’aucun d’entre eux qu’il fait le choix d’être et, surtout, de rester au chômage. C’est la Société dans son ensemble qui est responsable de ce chômage, en raison de sa quête éperdue pour la croissance économique, la Société, c’est-à-dire nous tous. D’ailleurs, dans le monde qui s’annonce, il ne s’agit pas que de sécuriser les chômeurs. Car désormais, tout salarié ou presque est un chômeur en puissance, un chômeur potentiel.
- Explique.
- La destruction créatrice. La concurrence.
- Ah oui, la destruction créatrice…la concurrence…
- La dynamique de notre capitalisme aboutit finalement à créer une solidarité de fait entre salariés et chômeurs telle que chaque salarié, chaque chômeur, doit comprendre qu’il peut, à tout moment, se retrouver à la place de l’autre.
- Je comprends bien qu’un salarié puisse se retrouver chômeur, Michel, mais l’inverse… surtout dans notre pays, où 50% des chômeurs sont au chômage depuis plus d’un an.…
- Justement, c’est sur ce point que doivent porter tous nos efforts. C’est cela qu’il faut parvenir à changer par des réformes structurelles, des réformes qui, par définition, modifient en profondeur les mentalités, les attitudes et les comportements des personnes, vis-à-vis du travail en particulier, un travail qu’il est essentiel de réhabiliter, d’un point de vue économique certes, mais aussi et surtout d’un point de vue moral. Il faut refaire du travail l’une des pièces centrales de notre système de valeurs.
- Bien sûr, Michel, tout cela est évident, mais concrètement on fait quoi.…
- D’abord, je le répète, modifier le dispositif actuel de protection des chômeurs, de sorte à accroître leur sécurité.
- Oui.
- Concrètement cela donne trois axes de propositions : d’abord admettre que les allocations à verser aux chômeurs doivent être conséquentes. Il faut cesser de voir dans le chômeur une victime, voire un malade. Un chômeur doit être reconnu pour ce qu’il est: un actif. Le chômage est un authentique travail, un travail à temps plein : on cherche un emploi, on se forme pour trouver un emploi, si bien qu’on participe pleinement au jeu de la destruction créatrice, et donc à la dynamique de la croissance économique. Il est donc économiquement normal, juste, et moral, que la société rétribue largement ses chômeurs.
- Combien ?
- Disons que 90% du salaire me paraît une bonne base pour une allocation versée à celui qui vient de perdre son emploi.
- Allocation dégressive bien sûr… sinon j’en connais qui ne vont pas vraiment jouer le jeu…
- Non, surtout pas. Car il n’est pas sûr que mal payer les chômeurs soit économiquement une bonne chose. Il faut leur laisser le temps de chercher. Et ce temps doit être rétribué. Et puis annoncer une allocation dégressive, telle que, par exemple, tous les deux mois l’allocation sera revue à la baisse, ce serait, symboliquement cette fois, totalement contraire aux prémisses…
- Aux prémisses ?
- Oui, ce serait contraire à ce sur quoi repose l’ensemble du raisonnement, à savoir que les chômeurs ne sont pas responsables de leur situation et qu’ils ne sont a priori ni des tricheurs ni des fainéants.
- Je comprends… Alors combien de temps, l’allocation ?
- Une durée possible de quatre ans ne me paraît pas scandaleuse. Je reviens justement de vacances au Danemark, il m’a semblé voir que c’était la règle là-bas, en principe.
- Quatre ans ! Mais c’est énorme !
- Certes. On pourra en rediscuter.
- D’accord.
- Le deuxième axe du dispositif concerne l’accompagnement des chômeurs. Il convient de mettre fin au système actuel qui est une véritable usine à gaz et dont l’efficacité reste à démontrer. Il est à la fois anormal et contreproductif de voir qu’un chômeur doit se rendre en des lieux différents, rencontrer des personnes différentes, pour toucher ses allocations, pour s’enquérir des emplois disponibles, ou encore pour s’informer des formations possibles. Il faut faire fusionner toutes ces institutions pour n’en former qu’une, de sorte que chaque chômeur n’ait plus affaire qu’à une seule et unique personne, et ce pour toutes les dimensions de son accompagnement. Il y a là selon nous le moyen de faire baisser le chômage de façon considérable, en rendant plus performantes les structures de l’accompagnement des chômeurs. Car il est bien entendu que si le chômage est nécessaire à la croissance, ce qu’il convient de faire c’est de rendre la situation des chômeurs moins angoissante, certes, mais aussi d’en réduire le montant en éliminant toute cette partie du chômage qui n’existerait pas si le marché du travail fonctionnait de façon plus fluide.
- C’est clair.
- Quant au troisième et dernier axe de notre action, il concerne plus particulièrement la formation. La société doit prendre en charge, à tous point de vue, la formation des chômeurs dont les qualifications, voire les métiers, ne sont plus demandés par les entreprises, en raison de la…
- … destruction créatrice…
- C’est cela. Il faut en conséquence financer de larges plans de formations pour les chômeurs et revoir, de fond en comble ou presque, notre système de formation continue, et donc notre système de formation tout court, depuis la maternelle jusqu’à l’université.
- Oulala ! C’est énorme ça !
- Oui, mais sans ce sursaut, la France ne retrouvera jamais la voie d’une véritable croissance économique, disons une croissance qui pourrait avoisiner les 3% en moyenne annuelle. Et si elle ne le fait pas, elle sera condamné au déclin, en vertu de cette Loi implacable qui veut qu’une économie nationale qui ne croît pas assez vite finit, comme un cycliste qui ne pédale pas assez vite, par chuter.
- Très bien cela, Michel. Je vais le sortir à Drucker, dimanche, au vélo. Il va être épaté.
- Voilà, c’était pour le premier volet, le volet Sécurité, de ce nouveau contrat social, j’oserais dire un contrat moral, tel que le propose le rapport que nous avons établi suite à votre demande.
- Il y a un autre volet ?
- Bien sûr. Car tout contrat crée des obligations entre ceux qui le signent, des obligations réciproques. Assurer une Sécurité aux chômeurs et aux salariés, c’est l’obligation majeure qui, par ce nouveau contrat, devra incomber à la Société. L’autre aspect de ce contrat, ce sont logiquement les obligations qui, en échange, vont devoir incomber aux chômeurs, et implicitement aux salariés aussi, puisqu’ils doivent être, je le rappelle, considérés comme des chômeurs en puissance en raison…
-… de la destruction créatrice…
- Disons d’emblée qu’il est clair qu’en échange de cette générosité accrue, la Société va, c’est bien normal, accroître ses exigences vis-à-vis des chômeurs. Certes il faut les protéger, les rémunérer correctement, les aider du mieux possible, mais en échange, ils vont devoir, de leur côté, tout faire pour rester au chômage le moins longtemps possible.
- Il va falloir qu’ils se bougent, quoi…
- C’est pourquoi nous proposons de redéfinir la notion d’offre raisonnable d’emploi telle qu’on la comprend encore aujourd’hui, en France.
- Concrètement ?
- Jusque là, un chômeur peut refuser des offres d’emplois qui lui sont faites, à l’ANPE notamment, s’il juge que cette offre n’est pas raisonnable.
- Oui…
- Il peut refuser sous trois motifs : soit parce que le salaire qu’on lui propose lui paraît insuffisant ; soit en raison de son éloignement, parce que l’emploi proposé est trop éloigné de chez lui ; soit parce que l’emploi proposé ne correspond pas à sa qualification actuelle. Ces trois motifs définissent ainsi le caractère raisonnable ou non de l’emploi proposé. Un salaire jugé trop bas, par exemple, fera que l’offre d’emploi sera jugée non raisonnable, ce qui permettra au chômeur de refuser l’emploi en question sans qu’il perde l’un quelconque des droits associés à son statut de chômeur, à commencer par ses allocations ?
- Oui…
- L’essentiel c’est que, dans le système encore en vigueur, c’est lui, le chômeur, qui décide du caractère raisonnable ou non de l’emploi qu’on lui propose.
- Oui…
- C’est cela que nous proposons de réformer. Ce sera dorénavant la Société qui décidera, en lieu et place du chômeur, du caractère raisonnable ou non de l’offre d'emploi qu’on lui proposera.
- Oulala ! C’est terrible !
- Nous proposons le système suivant : tout chômeur aura droit à deux refus, qu’il motivera lui-même, comme c’est le cas actuellement, soit en raison d’un salaire jugé insuffisant, soit à cause de l’éloignement, soit en raison d’une qualification inadéquate. Mais tout change à la troisième offre. Cette fois, c’est la Société, et non plus le chômeur lui-même, qui décidera si l’offre est raisonnable ou non. Autrement dit, qu’il s’agisse du niveau du salaire, de l’éloignement géographique, ou de l’adéquation de la qualification du chômeur avec le poste proposé, les critères qui définiront le caractère raisonnable de l’offre d’emploi seront définis par la Société. Autrement dit encore, lors de la troisième offre, c’est la Société qui décidera de la possibilité effective d’un refus par le chômeur.
- Concrètement ?
- Disons qu’une offre assortie d’un salaire inférieure à 70% de l’ancien salaire perçu par le chômeur peut être considérée comme non raisonnable ; qu’une offre d’emploi impliquant un trajet d’une durée supérieure à une heure, à l’aller, comme au retour, peut être considérée comme non raisonnable; quant à l’adéquation de la qualification du chômeur, c’est plus difficile, et impossible à mesurer avec des critères précis, mais admettons comme principe que ce sera à la Société de se prononcer sur la possibilité ou non de former le chômeur, dans un délai raisonnable, à la qualification, voire au métier, associés à la troisième offre qu’on lui fera. Si bien qu’au total, lors de la troisième offre, le chômeur ne pourra pas refuser une offre si le salaire proposé est supérieur ou égal à disons 70% de son dernier salaire, ou si le trajet entre son domicile et le lieu de travail prend moins d’une heure, ou si l’on considère qu’il n’y aucune raison pour qu’il ne puisse pas se former de sorte à pouvoir occuper le poste qu’on lui propose, car à chaque fois, la Société considère que l’offre est raisonnable. Une offre raisonnable d’emploi, c’est une offre qui ne se refuse pas.
- Sinon ?
- Il y a aura des sanctions. C’est la moindre des choses que de sanctionner toute personne qui ne respecte les termes d’un contrat.
- Concrètement ?
- Disons qu’une suspension des allocations chômage pour une durée de deux mois nous parait un minimum, et devrait fournir une bonne base de départ.
- Putain ! Ca va être chaud ! Si j’ai bien compris, ce que tu proposes, côté chômeurs et salariés, c’est plus de flexibilité !
- Bien sûr. Et c’est à la fois normal et juste, et en tous points conforme à l’idée que l’on peut se faire de la Morale. En échange de la protection qu’elle lui accorde en lui garantissant une sécurité accrue, la Société demande au chômeur une plus grande flexibilité. En un mot, il faut doter la France d’un système de Flexi-sécurité.
- Tu crois cela possible, Michel, en France ?
- Pourquoi pas. L’Angleterre l’a fait. L’Allemagne aussi. Et dans ces deux pays, ce fut sous l’impulsion de premiers ministres socialistes. Alors.
- Bon.
- Il faut expliquer au peuple que si notre pays veut retrouver une croissance économique forte et durable, cela passe fondamentalement par une nouvelle manière d’envisager l’emploi et le chômage, et que la France doit adopter une philosophie nouvelle : tout faire pour protéger les personnes, et non les emplois, car les emplois sont en permanence voués à disparaître, en raison de…
- … la destruction créatrice…
- … sans laquelle il n’y a pas de croissance. D’ailleurs, pour être totalement cohérente, la réforme que nous proposons devrait aussi, et en priorité, supprimer le CDI et le CDD tels qu’ils existent en France, et créer un contrat de travail unique, plus souple, tel que…
- Attends ! Tu imagines, là, Michel, la « rue », si on annonce cela ? Et puis dis-moi, la destruction créatrice, la concurrence, les structures du marché du travail, des marchés, tout ça, on est certain que c’est la seule cause du chômage ? Il paraît que Guaino raconte partout que la cause du chômage c’est d’abord un problème de manque de Demande, que la demande qui s’adresse aux entreprises est insuffisante, insuffisance de la consommation, insuffisance de l’investissement des entreprises, et qu’en conséquence elles ne produisent pas assez et donc n’embauchent pas suffisamment.
- Guaino n’a rien compris, comme d’habitude. Il nous refait le coup de Keynes. Mais Keynes, c’est désormais complètement et définitivement dépassé. Plus personne n’en parle aujourd’hui tant sa théorie est réfutée par les théoriciens modernes. On ne lit même plus Keynes dans les universités, c’est pour dire. Non, la cause de notre chômage est claire et unique : l’insuffisante flexibilité de notre marché du travail, et de l’ensemble de nos marchés en général, qui ne sont pas suffisamment concurrentiels. Notre chômage est bel et bien un chômage structurel.
- OK. Merci en tout cas pour ton rapport, Michel. Il me sera précieux. Un vrai programme de campagne… Dis moi, tu voterais pour moi, au cas où…
- Franchement ?
- Franchement.
- Je ne sais pas.
- Bon. Ce n’est pas important, de toute façon, ces histoires d’élection. Merci encore. Excuse moi, mais là il faut que je te laisse : j’ai rendez vous dans un quart d’heure avec Attila. Je lui ai commandé un rapport sur la croissance en France pour 2008, et un autre pour 2010.
- Un rapport sur la croissance en France ? A lui aussi ?
- Pourquoi ?
- Il a été le conseiller spécial de Mitterrand pendant 14 ans et…
- Et ?
- … et la croissance de la France, sur la période 1981-1995, soit sous le règne de Mitterrand, n’a guère été brillante… Elle n’a été, si ma mémoire est bonne, que de l’ordre de 1,6% par an, en moyenne…
- Et alors ? Ce n’est pas sa faute, à Attila ?
- Quand même, c’était son conseiller spécial.
- C’est un ami… Et puis il est de gauche… Tu comprends ?
- Dans ce cas… Alors, au revoir.
- Au revoir Michel. A bientôt.
- A bientôt, peut-être.
- Attends. Une dernière chose…
- Oui…
- Et la famille dans tout cela ?
- La famille ? Quelle famille ?
- Michel, si j’ai bien compris, ton rapport décrit un monde à venir fait de changements incessants, tels que chacun devra bouger en permanence, changer d’entreprise, adapter ses compétences, éventuellement changer de métier, déménager, changer de région, voire de pays…
- Oui. Et alors ? Avec la Flexisécurité…
- D’accord, il y aura la Flexisécurité. Mais la famille dans tout ça ? Ne risque-t-elle pas d’en prendre un sacré coup ? La destruction créatrice ne va-t-elle pas aussi toucher de plus en plus les couples et les familles ? Comment la famille telle qu’elle existe encore aujourd’hui pourra-t-elle ne pas exploser, à forte de mutations professionnelles, de déplacements individuels, quand tant de couple seront physiquement séparés, parfois pendant des semaines entières, en raison des exigences de l’emploi et du marché du travail ? Tu comprends ? Michel ? Note que personnellement cela m’est bien égal. Mais toi, tu en dis quoi ? Et le Pape, c’est ton ami, non ? le Pape. Il en dit quoi le Pape, de la disparition ainsi programmée de cette vénérable institution catholique qu’est la famille ?
- J’en ai longuement discuté avec lui, car il m’a tenu exactement le même discours, ce que je comprends très bien. Alors je lui ai expliqué, et j’ai conclu, en lui disant, simplement : « N’ayez pas peur »...
En sortant du Ministère, Michel Camdeuskoute croisa Jacques Attila. Les deux hommes ne se regardèrent pas, mais levèrent, ensemble, les yeux vers le Ciel. C’est comme cela qu’on se salue, dit-on, entre Illuminatis…
Epilogue
Le Rapport Camdessus, intitulé : « Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France », fut présenté en octobre 2004. Il comporte neuf chapitres regroupés en trois parties, une introduction, une conclusion, cinq annexes et une bibliographie.
Henri Guaino fut nommé conseiller spécial du Président Sarkozy en mai 2007.
La Loi sur l’Offre Raisonnable d’Emploi, dite « Loi ORE », fut adoptée en France au cours de l’été 2008.
Le Pole Emploi fut crée en décembre 2008.
Un premier rapport dit « Rapport Attali », intitulé : « Pour la libération de la croissance française », fut présenté au Président de la République en 2008. Il comprenait 316 propositions.
Un second « Rapport Attali », suite du premier, et intitulé : « Une ambition pour dix ans… », fut remis au Président en octobre 2010. Il est structuré autour de « 25 propositions chocs ».
Rien à voir. Mais cela fait 302 jours que Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, journalistes, Mohamed Reza, fixeur, Ghulam, chauffeur, et Satar, traducteur, sont otages des talibans en Afghanistan.
Allez, un beau moment de poésie, en guise de pause, ça ne peut faire que du bien, dans ce monde de brutes !
mercredi 27 octobre 2010
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20 commentaires:
Je n'ai jamais vu qui que ce soit refuser un travail bien payé.
Et si au lieu de se compliquer terriblement la vie on se contenter de laisser les travailleurs recevoir effectivement les fruits de leur travail ?
Anonyme: Dans la logique qui inspire l'idée de flexisécurité, tout le problème de la première partie de votre commentaire réside dans la question de savoir ce qu'est un travail "bien payé" et surtout, de qui en décide.
Pour la suite, qu'entendez-vous exactement par "laisser les travailleurs recevoir effectivement les fruits de leur travail" ? Si c'est le fait que les salaires devraient, partout et pour tous, refléter la productivité du travail, d'accord.
Heureux qu'il y ait enfin quelqu'un pour faire remarquer si "La vie, la santé, l'amour sont précaires", c'est aussi parce que certains dirigeants souhaitent que le travail le soit.
Jean : Sur le rôle des dirigeants il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait, entre autres choses, évoquer l'influence des idées sur leur action, ce qui amènerait à se poser la question de savoir d'où viennent ces idées. Dans le cas présent, elles proviennent clairement de théories et d'études micro-économiques qu'on ne peut rejeter a priori, et qu'il me semble possible de combiner avec une approche macro-économique qu'on n'y trouve pas (approche macro non évoquée sauf très rapidement vers la fin du billet).
Il me paraît en effet que le chômage français résulte à la fois d'une insuffisance de la demande globale et d'un ensemble de causes que mettent très bien en évidence les nouvelles théories du marché du travail (je ferai un jour un billet sur cette question).
@serenis cornelius:
Je suis bien d'accord qu'il y a de bonnes raisons de vouloir flexibiliser le marché du travail en France, raisons que vous résumez fort bien dans votre billet et que bien souvent les dirigeants ne sont que le jouet d'idées discutées bien avant (remarque faite par Keynes au demeurant).
Je pensais en fait à la petite phrase de présidente du MEDEF, dont la pertinence me paraissait plus que douteuse.
Il y a des chiffres auxquels il me semble important de se référer.
Sur le marché de l'emploi, les postes sont pourvus :
- à 70% par des gens qui changent d'emploi
- à 20% par des jeunes diplômés
- à 10% par des chômeurs
J'ai du mal à voir en quoi offrir plus de sécurité aux chômeurs et fléxibiliser le travail va t-il changer cela ?
Jean : Je vois la citation de Keynes à laquelle vous faites référence. Elle s'applique à mon avis à beaucoup, pas seulement à nos dirigeants.
Quant aux citations de la Présidente du MEDEF, nombreuses sont celles qui mériteraient de figurer dans un bêtisier économique, lequel ne serait, malheureusement, même pas drôle, et où, malheureusement encore, elle serait loin de figurer seule.
Mat : Vos chiffres tendraient à conforter l'idée qu'il faut sortir des clivages habituellement retenus et qui opposent les politiques de l'offre, dont la flexisécurité est tout à fait emblématique, et les politiques de relance de la demande globale. Car ils vont dans le sens de l'idée selon laquelle plus de flexibilité sur le marché du travail aboutit d'abord, au moins à court moyen terme, à accélerer la rotation des chômeurs sans réduire significativement le taux de chômage. Dit autrement, faire de la flexisécurité tout en menant une politique maco-économique de rigueur me paraît le meilleur moyen de ne jamais retrouver le plein emploi.
Dit-on un illuminatus - des illuminati, ou un illuminati - des illuminata comme vous le suggérez ?
Faut-il également comprendre que Mortensen et Pissarides font partie de la secte ? Ca m'intéresse, c'est pour la mise à jour d'un bouquin.
J-E : Concernant les déclinaisons, j'avoue en faire un peu à ma guise... Mais je vais tenter de me renseigner auprès d'un ou d'une latiniste, et vous ferai signe dès que j'aurai la réponse... Si je ne réponds pas, c'est tout simplement que je n'aurai pas trouvé de latiniste. C'est un specimen plutôt rare par ici, plus rare encore que les marmottes, les edelweiss, ou les "banquiers"...
Quant à Mortensen et Pissarides, non, ils ne font pas partie de ce que vous appelez la "secte", mais il est fort possible qu'ils aient pu inspirer, directement, ou indirectement, certains Illuminatum... N'écrivez donc pas cela dans la mise à jour de votre ouvrage. D'autant qu'il faut éviter de plaisanter avec ces gens là... Ils vous voient, vous entendent et vous lisent. Alors prudence...
A propose de flexibilité, il me vient à l’esprit (que j’ai vif) un passage du dernier bouquin de Lordon (« Capitalisme, désir et servitude ») que je suis en train (ça le fait aussi en avion) de lire :
« La parfaite flexibilité comme affirmation unilatérale du désir qui s’engage en sachant pouvoir se désengager, qui investit sous la garantie de pouvoir désinvestir, ou qui embauche avec l’idée de pouvoir débaucher (ad libitum) est le fantasme d’un individualisme poussé jusque dans ses dernières conséquences, le point d’imaginaire de toute une époque »
RST : Du Lordon pur cru ! Cela donne toujours à réfléchir. Toute la question est, me semble-t-il, de savoir comment dépasser cet individualisme et donc comment s'affranchir de ses fantasmes. Pour ma part il est clair que la fexibilité, quand bien même elle s'accompagne d'un effort de sécurisation des personnes, ne peut suffir à elle seule à résoudre la question du chômage.
Bonjour,
Et si on allait encore plus loin dans la flexisécurité en supprimant des critères d'une offre raisonnable d'emploi l'adéquation du poste proposé aux qualifications ?
En effet, d'une part, si en employeur embauche un salarié qui n'a pas les bonnes qualifications, ce sera l'employeur qui sera pénalisé (perte de productivité). Pas le salarié. Dans un certain sens, ce n'est pas son problème.
Mais surtout, on pense trop l'emploi comme étant une simple exécution d'une formation préliminaire à celui-ci. Pourquoi la formation est elle autant distinguée de l'emploi ? Pourquoi l'emploi ne comporterait-il pas une formation ?
Ne pourrait-on pas imaginer qu'un employeur embauche quelqu'un dont les qualifications initiales sont éloignées de son travail, sous réserve que l'employeur assure sa formation ?
Bref, je ne vois pas pourquoi un salarié aurait le droit de refuser un emploi hors de ses qualifications initiales. Par contre, les autres raisons (salaire, distance) me paraissent parfaitement légitimes.
Au passage, taper sur google "Michel Camdeuskoute" renvoie sur ce blog.
des Maßstab : Entièrement d'accord avec cette idée que l'emploi et la formation ne sont fondamentalement pas dissociables et que l'emploi comporte logiquement une part non négligeable de formation au métier. Encore faut-il que tout le monde l'admette. Et il me semble que là, en France, la tendance soit de souhaiter embaucher des personnes pour ainsi dire déjà formées au métier, presque opérationnelles tout de suite. La preuve : contrairement à des pays commme l'Angleterre ou les USA (comme quoi le modèle anglo-saxon a aussi du bon, ou comme quoi quand on vante un modèle il faut en donner toutes les caractéristiques...), il est quasiment impossible, en France, pour un étudiant issu d'une formation littéraire (au sens large) d'obtenir dans une entreprise un emploi correspondant à son niveau de formation au motif que sa "qualification" n'est pas adaptée. Pour preuve aussi cette volonté à tout prix d'enseigner l'économie et la gestion dans les lycées (voire les collèges), de transformer les cours de littérature en cours de communication et les cours de mathématiques en cours de mathématiques "utiles", histoire que nos "jeunes" soient plus opérationnels. C'est très dommage, et c'est là un dysfonctionnement majeur de notre système. Malheureusement, on n'est pas près d'en sortir, à court terme au moins, car dans l'état actuel des mentalités et des pratiques, je ne vois guère que le retour à un authentique plein emploi pour inverser cette tendance de fond.
PS : vous êtes arrivé sur ce blog en tapant "Michel Camdeuskoute" ?
Non, bien sûr, je connaissais déjà ce blog avant. Simplement, j'ai voulu tester ce que google renvoyait pour Michel Camdeuskoute.
Je suis entièrement d'accord avec vous pour le problème du collège et du lycée. Le problème du collège de du lycée, c'est qu'a force de vouloir tout faire, on le fait mal : il y a trop de matières ! Quand on a 15 matières différentes, on ne peut les enseigner que d'une manière trop superficielle, faute de temps. Les mathématiques ne deviennent qu'une courte liste de formules mathématiques et de théorèmes. L'histoire ne devient qu'une petite liste de dates. Le français devient du grand n'importe quoi. Etc... C'est comme les échantillons gratuits des foires agricoles : on en prend plein et c'est à peine si l'on sait ce que l'on a mangé.
Il faut se limiter à quelques matières absolument essentielles et fondamentales. Certes, le reste est passionnant, mais on ne peut pas tout faire à l'école. Comme cela, on peut les approfondir et passer d'un enseignement qui est une somme de faits à un enseignement qui est une somme de concepts essentiels compris.
Le reste, les gens l'apprendront par eux-mêmes si ils en ont besoin ou envie.
Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce monde et la vie est courte : on ne peut pas tout faire. Il faut avoir le courage de faire des choix, à tous les niveaux : de l'étudiant qui choisit des matières parmi les différentes matières qu'on lui propose, au politique qui déterminera les programmes de l'enseignement national et qui aura le courage de passer de 15 matières à 5 !
Et qui aura d'autant plus le courage de le faire qu'il se fera traiter de "... borné", les ... étant les matières qu'il aura choisi. (C'est du vécu, hélas !)
Par contre, si l'emploi et la formation sont beaucoup trop séparés, il ne faudrait pas non plus passer à l'excès inverse qui consisterait, par exemple, à laisser un diplômé en histoire de l'art fraîchement sorti de son école concevoir un Airbus A320. Le changement serait beaucoup trop brutal : quelques paliers seraient nécessaires.
Hélas, notre société adopte toujours des positions extrêmes et ne semble pas avoir le sens de la mesure.
Peut-être que ce dernier point est une conséquence des théorèmes de la théorie des jeux ?
Der Masstab: Merci pour votre réponse qui d'abord me rassure. J'avais peur ne pas avoir l'exclusivité de l'appellation "Camdeuskoute", que je peux donc déposer, désormais, et en toute tranquillité, comme une marque protégée...
Sinon ce que vous dites sur l'enseignement, notamment l'importance de la compréhension plutôt que la mémorisation-répétition de choses non éprouvées, rejoint ce que je peux penser depuis quelques années. Je crains malheureusement qu'un Ministre de l'Education qui annoncerait pareil programme se ferait très peu d'amis, y compris parmi les siens.
@olivier caillet
votre scénario ne peut exister que dans le cas d'une offre qui serait un monopole. Sinon, des autres concurrents profiteront de l'aubaine.
@serenis cornelius
Vous dites "produisent davantage, immédiatement ou presque ; soit elles ne suivent pas, et c’est là qu’apparaît l’inflation.". L'inflation n'est pas un processus immédiat. Il n'est donc pas possible de diagnostiquer une inflation lorsque les entreprises "ne suivent pas" "immédiatement".
@serenis cornelius
Vous dites "Puisqu’en effet l’inflation est stable, c’est que, dans l’économie du pays, il n’y a pas de « pression » de la Demande sur l’Offre telle que la Demande viendrait à « dépasser » l’Offre.".
Je me réfère classiquement à la courbe offre de travail et demande de travail. Dans un tel modèle, l'inflation est supposée nulle. Nous pouvons donc l'appliquer.
Le modèle graphique explique le chômage en disant que le coût d'un demandeur d'emploi(offre de travail) est grévé par le coût de la sécurité à donner au salarié.
Je n'ai pas saisi pourquoi vous rejetez cette cause si évidente?
gdm: Je ne vois pas le rapport entre votre commentaire et le billet. Sans soute avez-vous fait une erreur de manipulation ou alor c'est blogger qui bug.
Cela dit, il n'est pas vrai que le modèle néoclassique du marché du travail suppose l'absence d'inflation.
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