jeudi 5 novembre 2009

Pub !

Le Corbeau et le Renard .
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Jean de La Fontaine (1621-1695)


Une fois n’est pas coutume. Alors, un très court billet, pour signaler la réédition d’un ouvrage exceptionnel à tous points de vue.

L’auteur : Pierre Noël Giraud
Le titre : Le commerce des promesses
Le sous-titre : Petit traité sur la finance moderne (Mais on y parle aussi de la monnaie et de l’économie en général)
L’éditeur : Points Seuil (Une collection de poche !)
Le prix : aux alentours de 10 euros, ça dépend d’où et de comment on l’achète (Pas de publicité commerciale directe sur ce blog …)
Coût d’opportunité : Nul ! (… un peu de pub pour « economibasic » quand même…)

Quatrième de couverture : ici.

Qualités : Limpidité ! Прозрачность ! Transparency ! בהירות ! Limpidez ! 清晰度 ! Durchsichtigkeit ! Limpidezza ! 透明度 ! Transparência ! وضوح !

Qualité des qualités : L’Excellence ! Превосходство ! The Excellence ! ההצטינות ! La Excelencia ! 卓越 ! Die Vorzüglichkeit ! L'Eccellenza ! 卓越した ! A Excelência ! تعالی !

Bon, tout cela n’était pas très fatiguant. Ce n’est pas une raison pour ne pas faire une ch'tite pause. Et tant qu’à faire, autant rester dans تعالی !

dimanche 25 octobre 2009

Choisir c’est renoncer

Nous sommes là à un moment où l’extrême acuité de la perception sensorielle est tout près de provoquer un basculement dans la perception philosophique du monde ; autrement dit, nous sommes là dans la poésie.
Michel Houellebecq - H.P. Lovecraft - 1991.


Quand on ouvre pour la première fois un Manuel universitaire d’Economie, un de ces Manuels de base qui promettent de nous exposer et nous faire comprendre les principes essentiels qui régulent le fonctionnement d’une Economie, on tombe d’abord sur des chapitres dont le but est d’expliquer comment fonctionnent les marchés. Normal : une économie, c’est effectivement, en pratique, une multitude de marchés, plus ou moins reliés les uns aux autres, plus ou moins interdépendants. Normal aussi qu’on nous dise alors que l’étude du fonctionnement des marchés a principalement pour but d’expliquer la formation des prix des produits, et qu’au terme de cette explication, on sera capable de comprendre pourquoi, sur tel ou tel ou tel marché, le prix du produit considéré augmente, ou baisse, voire ne bouge pas. Normal ? Oui, vu qu’on a posé au préalable que c’est précisément le rôle des marchés que de faire émerger, apparaître, évoluer les prix des choses qu’on y vend et qu’on y achète. L’essentiel de cette « théorie » de la formation et de la variation des prix sera finalement « résumé », dans ces Manuels, par une « Loi », la « Loi de l’Offre et la Demande », celle là-même dont on se sert tous les jours, dans la presse, à la radio et à la télévision, pour nous parler d’Economie.

Mais qui dit « Marché » dit « échanges », pour cette bonne raison qu’un marché, dans une « économie de marché », cela sert d’abord et avant tout à permettre des échanges. Et qui dit « échanges » dit « individus », pour cette non moins bonne raison que sur un marché donné, le marché des sushis par exemple (je sais, c’est infecte les sushis, mais en cette période de Toussaint, on a forcément l’âme triste), les « échanges » ne se font pas comme ça, dans l’air, entre des entités abstraites, voire entre de purs esprits. Non, non, sur les marchés, les échanges se font entre des « individus ». C’est pour cela qu’avant de vous faire découvrir le monde fascinant des marchés et l’implacabilité de la « Loi de l’Offre et de la Demande », les Manuels de base commencent par expliquer comment se comportent les individus, qu’ils soient acheteurs ou vendeurs, consommateurs ou producteurs, etc. En bref, tout commence par une certaine « Théorie » de l’individu envisagé dans le seul cadre de ses seuls actes économiques : acheter, produire, vendre, emprunter, épargner, embaucher, travailler, etc.

Et là, en général, le lecteur ordinaire est surpris, étonné, voire confus, car finalement, c’est de lui que l’on parle, et celui dont on parle ne lui semble pas vraiment « fonctionner » comme il croit « fonctionner » lui-même.
La raison de cet écart n’a rien à voir avec la psychologie, la psychanalyse, ou la théologie. Il se trouve simplement que dans ces Manuels d’Economie, nos comportements sont interprétés d’une certaine façon, une « façon économique », laquelle n’est ni difficile ni compliquée à comprendre, mais souvent « contre-intuitive », au sens où l’on n’y pense pas spontanément, ou, si on y pense, ce n’est pas exactement dans les mêmes termes que ceux qu’on est en train de lire, dans les Manuels d’Economie pour « grands débutants ».
Quoi qu’il en soit, cette différence entre la manière avec laquelle on se pense soi-même a priori et la façon avec laquelle on se voit décrit par les économistes sera susceptible de provoquer chez le lecteur d’un Manuel d’Economie plusieurs sentiments possibles, qui vont du rejet pur et dur : « Jamais ! Jamais je ne me comporte comme ça ! », suivi d’un inévitable : « Ils sont vraiment débiles ces économistes ! », à la Révélation quasi mystique : « Mais c’est bien sûr ! », accompagné d’un immanquable : « Dieu ! Que c’est beau la Science ! », en passant par une forme d’étonnement sympathique et amusé à la fois : « Tiens ? Je n’y aurais pas pensé. Pas si bête finalement... », ou encore une appréciation, mélange d’humilité et de complicité savante, du genre : « Je le savais. Mais pas exactement comme cela. »

Que nous disent donc les économistes au sujet de nos comportements, pour que leurs propos amènent à une telle variété de sentiments. Beaucoup de choses, comme celles-ci, dont on sait bien qu’il faudra, en partie, les nuancer, ce que l’on ne manque pas de faire dans des ouvrages et autres articles plus avancés. Mais qui lit ces ouvrages et autres articles plus avancés ?

Ce que nous disent de nous-mêmes les économistes, c’est que, fondamentalement, nos « actes économiques » doivent s’interpréter comme un ensemble de choix. C’est pourquoi, d’ailleurs, il est courant de définir la Science économique comme « Science des choix », tout simplement : « Science des choix dans un monde de ressources rares et à usages alternatifs ». Traduction : les individus prennent des décisions qui engagent des ressources, des ressources (leur revenu par exemple) qu’ils pourraient consacrer à plusieurs usages possibles (acheter tels ou tels biens par exemple) : c’est le « usage alternatif » de la définition. Mais puisque les ressources disponibles sont rares, on ne pourra pas satisfaire tous nos désirs en même temps. En conséquence, il nous faudra choisir. Or choisir, c’est renoncer !

La séquence est claire : Décider c’est choisir, et choisir c’est renoncer !

Rien de très original au fond. Pas de quoi surprendre un cycliste, un témoin de Jehova, ou même un chat. Certes. « Mais voyons cela de plus près », dit l’économiste. Voyons de plus prêt comment nous formulons nos choix. Surtout, voyons comment appréhender ce renoncement, dont on a dit qu’il était en quelque sorte synonyme de choix, et voyons cette notion centrale de la Théorie économique qu’on appelle « coût d’opportunité », centrale car indissociable de toute décision. Le « coût d’opportunité », on va le voir, c'est en effet la mesure de ce à quoi l’on renonce dès lors que l’on fait un choix, la mesure d’un sacrifice, si l’on veut, diraient en cœur un prêtre économiste, un mollah économiste, et un rabbin économiste.

On remarquera que, comme souvent, tout est dans le « titre », avec le mot « opportunité » qui, en l’occurrence, veut bien dire ce qu’il veut dire : toute décision est un choix entre plusieurs possibilités, plusieurs « opportunités » donc. En choisir une, c’est renoncer à une autre. En choisir une, c’est renoncer à ce qu’aurait pu nous « rapporter » l’autre. C’est l’expression et la mesure de ce «renoncement » qu’on appelle « coût d’opportunité ». Toute décision engendre donc un « coût d’opportunité ».

Un exemple très simple, trop simple même, est celui d’une personne qui laisse une somme d’argent sur un compte courant non rémunéré. Cette décision est a priori sans coût, puisque la personne en question ne dépense rien. Pourtant, en laissant une somme « dormir » sur un compte non rémunéré, cette personne ne la place pas, en Obligations par exemple, et donc se prive des intérêts qu’elle aurait touchés si elle avait choisi de placer son argent. Ces intérêts qu’elle renonce à toucher, c’est le coût d’opportunité de sa décision de garder de l’argent sur son compte courant. Ainsi, en laissant « dormir » son argent sur un compte non rémunéré, on se prive de « gagner de l’argent en dormant ». « Ah Ah Ah !!! Très drôle, n’est-il pas ? Allez, vous reprendrez bien une tasse de ce délicieux thé « anglais ». Non ? ».

Beaucoup plus intéressant, car plus révélateur, est cet exemple que Bernard Salanié, économiste français et l’un des tous premiers économistes blogueurs français, avait rapporté sur son blog, en francisant à sa façon une illustration tirée d’un article américain. Voici l’extrait en question, qu’un savant « copier-coller » permet de reprendre de façon quasi instantanée :

« Supposons que vous ayez obtenu (gratuitement) un billet pour un concert de Joooooohnny, et que vous n'ayez pas la possibilité de le revendre. Le même soir se produit Jean-Marc Bigard (représentation unique, grâce à Dieu). Vous seriez prêt à payer 50 euros pour voir Bigard - tous les goûts sont dans la nature ; et il fait payer 40 euros un billet d'entrée. Irez-vous voir Johnny si vous évaluez sa prestation à 0 euro ? à 15 euros ? à 30 ? ».

A vos neurones ! Prêts ! Partez !...

… Deux jours plus tard…

Et voici la réponse. Magie du « copier-coller », encore !

« La réponse correcte est non, oui et oui. Si vous évaluez la prestation de Johnny à x euros, vous devez comparer x à 50-40 =10 : c'est le coût d'opportunité que représente pour vous la valeur (nette du coût du billet) des vaticinations de Bigard. »

Commentaire immédiat : Salanié n’aime pas Bigard. La preuve : il a même réussi à écorcher son prénom. D’accord.

Commentaire plus sérieux, où l’on répond à la question, et où l’on découvre une forme de raisonnement typique de nos économistes.
Pour choisir entre Johnny et Bigard, il vous faut d’abord être en mesure, c’est vraiment le cas de le dire, en mesure de comparer les deux possibilités (opportunités) qui s’offrent à vous. Tout choix suppose en effet que vous avez préalablement évalué le « bénéfice » que vous procurerait chacune des possibilités (opportunités) entre lesquelles il vous faut choisir. Puis, une fois ce « calcul » dûment effectué, il semble évident que vous choisirez le spectacle qui vous procure le bénéfice maximum, et dont, mais c’est la même chose, le coût d’opportunité sera le plus faible.

Application.

La satisfaction que vous procure le fait d’assister au spectacle de Bigard est, dans l’exemple, évaluée, par vous, à 50 euros. Notez que vous ne gagnerez pas 50 euros sonnants et trébuchants en allant voir Bigard, bien sûr. Cette satisfaction est mesurée par le prix que « vous seriez prêt à payer » pour voir Bigard. Voilà qui n’est pas intuitif, spontané, mais c’est effectivement comme cela que les économistes définissent ce que vous « apporte » l’achat ou la location de quelque chose, et ce, quel que soit ce quelque chose. Et s’il n’y avait qu’une chose à retenir de ce billet, ce serait cela.
D’un autre côté, assister au spectacle de Bigard vous fera débourser 40 euros. Là rien à dire de particulier : 40 euros, c’est le prix du billet.
Conclusion : aller voir Bigard vous « rapporte » un bénéfice égal à la satisfaction que vous procure son spectacle diminuée du prix du billet, soit : « Bénéfice Bigard » = 50 – 40 = 10 euros. Ainsi, « 10 euros » est ce à quoi vous renoncez en n’allant pas voir Bigard. Ces 10 euros sont donc, pour vous, le « coût d’opportunité » de toute décision autre que celle d’aller voir Bigard. Mieux encore : 10 euros, c’est le « bénéfice » minimum que doit vous procurer toute décision autre que celle d’aller voir Bigard.

Passons maintenant au « cas Johnny ». Il suffit de refaire exactement le même type de calcul, pour chacun des trois cas de figure proposés, sachant que dans les trois cas, le prix du billet est le même, soit 0 euros. Gratuit Johnny ? C’est à voir, justement.

Si vous évaluez la prestation de Johnny à 0 euros, cela veut dire que vous seriez prêt à payer 0 euros pour voir Johnny. « Zéro euros », est donc la mesure de la satisfaction que vous procure le fait d’assister à un spectacle de Johnny. Résultat : le « Bénéfice Johnny » est dans ces conditions de : 0 – 0 = 0 euros. Conclusion : vous n'irez pas voir Johnny, vous irez voir Bigard, car le « Bénéfice Bigard » étant de 10 euros, il est plus grand que le « Bénéfice Johnny ».
Autrement dit, si vous alliez voir Johnny, vous supporteriez un « coût d’opportunité » de 10 euros. Un coût ! Oui un coût ! Et cela alors même que le billet vous est offert, qu'il est gratuit !!! Et s’il n’y avait qu’une chose à retenir de ce billet, ce serait cela (Je sais, on l’a déjà dit, mais « La contradiction est un luxe », Jean Cocteau) : en Economie, même un « truc » apparemment gratuit a un coût, son coût d’opportunité, justement. Décidément : « Ils sont fous ces économix ! » (Un Romain, Alesia, 52 avant JC).

Si maintenant vous évaluez la prestation de Johnny à 15 euros, cela veut dire que vous seriez prêt à payer 15 euros pour voir Johnny. « Quinze euros », est donc la mesure de la satisfaction que vous procure un spectacle de Johnny. Résultat : le « Bénéfice Johnny » est dans ces conditions de : 15 – 0 = 15 euros. Conclusion : vous irez voir Johnny, car le « Bénéfice Johnny » étant de 15 euros, il est plus grand que le « Bénéfice Bigard » de 10 euros. Ne pas aller voir Bigard a un coût, un coût d’opportunité de 10 euros. Il est ici compensé par le « Bénéfice Johny » de 15 euros.
Enfin, si vous évaluez la prestation de Johnny à 30 euros, cela veut dire que vous seriez prêt à payer 30 euros pour voir Johnny. « Trente euros », c’est la mesure de la satisfaction que vous procure un spectacle de Johnny. Résultat : le « Bénéfice Johnny » est dans ces conditions de : 30 – 0 = 30 euros. Conclusion : vous irez voir Johnny, car le « Bénéfice Johnny » étant de 30 euros, il est plus grand que le « Bénéfice Bigard » de 10 euros. Ne pas aller voir Bigard a un coût, un coût d’opportunité de 10 euros. Il est ici largement compensé par le « Bénéfice Johny » de 30 euros.

On pourrait, sur la base des mêmes données, présenter la chose autrement, de sorte à mieux « sentir » encore ce qu’il y a « derrière » la notion de coût d’opportunité.
Imaginez que le billet de Johnny ne vous soit pas offert, mais qu’il vous faille l’acheter. Son prix est de 30 euros. Vous choisirez alors d’allez voir Johnny plutôt que Bigard si et seulement si la valeur que vous attribuez au fait d’assister à un spectacle de Johnny (autrement dit le montant que vous êtes « prêt à mettre » pour aller voir Johnny) est supérieure à 40 euros. Pourquoi 40 euros ? Parce qu’en allant voir Johnny, vous dépenserez 30 euros pour l’achat du billet, mais vous supporterez aussi un coût d’opportunité de 10 euros, ce sacrifice associé à la décision de renoncer à aller voir Bigard. Vérifiez vous-même: Si vous estimez que « ça vaut le coût » de débourser 41 euros pour allez voir Johnny, parce que « Johnny ! Il le vaut bien ! » , alors votre « Bénéfice Johnny » est de 41 – 30 = 11 euros. A comparer au « Bénéfice Bigard » de 10 euros. Aucun doute : vous irez voir Johnny.

On voit bien, ici, que du point de vue de la Science économique, le véritable coût d’une décision n’est pas que son coût « immédiat » (la dépense engendrée par cette décision), mais cette dépense augmentée des bénéfices de ce à quoi l’on a renoncé, augmentée donc de son « coût d'opportunité ». Toute décision d’achat par exemple, suppose donc que l’on a attribué à la chose achetée une valeur au moins égale à la somme de ces deux coûts. C’est fondamentalement cela que l’on veut faire comprendre à travers la notion de « coût d’opportunité ». Et s'il n'y a qu'une chose à retenir de ce billet, c'est celle là, car elle « résume » les deux choses dont on a dit qu’il n’y avait qu’elles à retenir de ce billet : l’histoire de la manière avec laquelle on valorise ce que l’on achète en posant la question : « Combien êtes-vous prêt à payer ? », et celle du « Rien n’est vraiment gratuit ».

On comprend alors que dans la vie de tous les jours, dans nos décisions de la vie de tous les jours, les « coûts d’opportunité » sont partout : acheter une nouvelle cuisine ou partir en vacances, acheter ou louer un appartement ou une maison, poursuivre des études ou entrer dans la vie active, manger des sushis ou des spaghettis (non là, franchement…), etc. Et il en est de même pour tous les décideurs économiques : chefs d’entreprise, maires de communes, chefs d’Etat et de gouvernements, qui tous décident et, en conséquence font des choix . Or « choisir » c’est renoncer !
Qu’en tant qu’individus agissant pour notre propre compte, nous ne soyons pas toujours conscients de ces « subtilités » est une chose (c’est sans doute même, parfois, mieux ainsi), et qu’oublier de considérer le coût d’opportunité, dans certains de nos calculs, nous conduisent à prendre de mauvaises décisions, c’est une autre chose. Mais quand on a affaire à des décideurs publics, là c’est un peu plus grave. D’autant que finalement, à la base, l’idée est d’une extrême simplicité, qui nous dit qu’un euro dépensé n’est plus disponible pour celui qui l’a dépensé, qu’il s’agisse d’un particulier, d’un maire ou d’un ministre, et qu’il est des fois où l’on pourrait se demander, avant de le dépenser, si cet euro ne serait pas mieux employé à financer autre chose.

Cela dit, une fois encore, il n’y a pas que l’Economie dans la vie. La preuve : sachant que « La Vie ne vaut rien mais rien ne vaut la Vie » (A. Malraux), quel est alors le coût d’opportunité de la Mort ? Question bien légitime. Toussaint oblige !

Dernière minute : Boris Vian serait à la mode dans les collèges. C’est une bonne idée.

samedi 26 septembre 2009

La décroissance

J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l'ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais tant employé d'esprit à vouloir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire, secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous.
Voltaire, Lettre à Jean-Jacques Rousseau, Genève, 30 août 1755.


La situation est grave. Le genre humain est en danger. La planète aussi. Là-dessus, tout le monde semble d’accord. Et l’on insiste, en particulier, sur les dégâts environnementaux provoqués par nos modes de vie, lesquels sont directement liés à la « Croissance » de nos économies, à ses modalités contemporaines, voire à la « Croissance économique », tout court.

Comme souvent, c’est quand on est d’accord sur l’essentiel que les disputes sont les plus vives. Et une fois admis cet alarmant diagnostic, les débats peuvent commencer, sur les solutions à mettre en œuvre, dont une qui propose que nos pays devraient s’engager, délibérément, dans une voie nouvelle, une voie radicale, la seule qui ne soit pas une impasse : la « Décroissance ». Mais pas une « Décroissance » subie. Non. Une « Décroissance » choisie. Une « Décroissance » volontaire.

L’avantage de cette proposition est dans la clarté de son « titre ». En effet, la « Décroissance », c’est d’emblée plus clair, comme programme, que, par exemple : « Une autre croissance », ou « Un autre mode de Croissance », ou encore « Une Croissance soutenable », voire « Une Croissance verte ». Plus clair car plus précis, puisqu’une « Décroissance », c’est ni plus ni moins, par définition, que le contraire de la « Croissance », une « Croissance négative », donc.

Or la « Croissance », la « Croissance économique », on sait ce que c’est. C’est l’accroissement, sur une période donnée (un an par exemple), des « Richesses » produites dans un pays, un groupe de pays, où dans le Monde. La « Croissance économique », c’est l’augmentation du PIB (Produit Intérieur Brut), un double processus donc (« eineu doubleu processusseu », en Autrichien, en Viennois plus précisément) : d’un côté une augmentation de la quantité de biens et de services produits (les « Richesses »), mais aussi, d’un autre côté, une augmentation de l’ensemble des revenus versés dans l’économie au cours de la période considérée (le Revenu global), toutes formes confondues (salaires, intérêts, dividendes, allocations diverses, pensions de retraites, etc.). Dès lors qu’il y a « Croissance économique », il faut donc « visualiser » les deux phénomènes ensemble : davantage de « marchandises » produites, davantage de biens et de services (en quantité, et en qualité), mais aussi davantage de revenus distribués. Et ce, pour cette simple raison que « Production » et « Revenu » sont les deux aspects d’une seule et même chose (« ze tou fassises of a piece of money », en Anglais, en Cambridgien plus précisément). Voir ici pour davantage de précisions.


S’engager dans la voie de la « Décroissance », c’est donc s’engager à Produire, chaque année, moins que l’année précédente, moins de marchandises donc, moins de Consommation donc (c’est le but !). Mais c’est aussi un Revenu global à partager revu à la baisse, par définition, toujours.

On se dit alors, d’emblée, que la « Décroissance » est « un discours de riches », un « discours de Pays riches », pour être plus précis. Car allez dire aux milliards d’êtres humains qui vivent dans des « Pays pauvres » que « La solution » au Problème auquel la planète et le genre humains sont confrontés passe par la réduction de la Production, des Revenus et de la Consommation, vous risquez d’être bien reçu.
Mais la « Décroissance » serait-elle si facile à mettre en place, dans des « Pays riches », comme la France, par exemple ? Quand on sait que le salaire médian est de 1500 euros net mensuel pour un « temps plein », ce qui veut dire que la moitié des salariés français perçoivent un salaire inférieur à 1500 euros net mensuel. Quand on sait que près de 15% des salariés français sont payés au SMIC (1000 euros net mensuel à « temps plein »). Quand on sait, enfin, que les inégalités de revenus ont « explosées » au cours des années récentes, en raison, notamment, de la hausse de la part des dividendes dans le partage de « Revenu global » et, surtout, d’une « explosion » des hauts salaires.
Bref, si la « Décroissance » est la solution, parce que, qu’il s’agisse de préserver nos ressources naturelles ou de polluer moins, il faudra produire moins, et qu’en conséquence il importe que nous consommions moins, il nous faudra alors résoudre la question des « bas revenus » et plus généralement le problème des inégalités de revenus dans un contexte de baisse générale de l’ensemble des revenus. Ce qui est loin d’être simple. Car quand dans un pays le Revenu global issu de la production diminue, de deux choses l’une : soit tout le monde, individuellement, voit son revenu baisser ; soit, pour augmenter le revenu des uns, force est de réduire celui des autres. C’était un premier problème, et pas des moindres.

Dans le même ordre d’idée, il y a la question de l’emploi. Certes, on ne peut pas affirmer que la « Croissance économique » s’accompagne forcément et toujours d’une baisse du chômage. D’ailleurs personne ne l’affirme. Au contraire, les spécialistes essaient de calculer le « taux de Croissance » qui, dans un pays donné, à un moment donné, permet la baisse du chômage, le taux de croissance au dessus duquel les créations d’emplois l’emportent sur les destructions (il serait, pour la France, aujourd’hui, de l’ordre de 1,5%). Il est donc certain que dans l’état actuel des choses, une « Croissance négative », la « Décroissance » donc, réduira l’emploi.
Il y aurait bien une solution logique qui permettrait de maintenir, voire d’accroître l’emploi dans un contexte de « Décroissance » : réduire la productivité du travail, c’est-à-dire faire en sorte, dans les entreprises comme dans les administrations, de produire moins, par individu, ou par heure travaillée, faire en sorte donc de réduire « l’efficacité du travail ». Mais cette solution relève avant tout de l’abstraction, vu qu’il s’agit en fin de compte d’une simple solution « arithmétique », qu’on peut résumer comme suit, histoire de faire plaisir aux professeurs de mathématiques, qui apprécieront la rigueur de la présentation : « plus de salariés qui produisent moins chacun = moins de salariés qui produisent plus chacun ». Maintenant, le moyen de la mettre en pratique, réellement, cette solution, c’est un vaste programme. Pensez par exemple aux répercussions d’un programme de ce type sur la dynamique des innovations et du progrès des sciences et des techniques, dont on sait le lien avec l’évolution, depuis deux siècles environ, de la « Croissance économique » et des « Niveaux de vie », dans les pays riches. Pas simple. C’est le moins que l’on puisse dire. C’était un deuxième problème.

On l’a dit, l’idée centrale d’un programme de « Décroissance » réside dans la nécessité, voire l’impératif, pour chacun, de réduire sa consommation : « Pour sauver, le Monde, Hombré ! moins consommer il te faudra !!! ». La « Décroissance », c’est donc résoudre « Le problème économique », à savoir « Comment satisfaire au mieux nos besoins dans un monde de ressources rares », en préconisant une solution radicale : réduire nos besoins. « Why not ? » Quoique ce n'est pas si simple, une fois encore.
Imaginez par exemple que chacun d’entre nous détermine, à tout moment, ses propres besoins, et cherche à les satisfaire, non pas dans l’absolu, c’est-à-dire en ne pensant qu’à lui qu’à un moment donné, mais de façon relative, soit en comparant sa situation présente avec ce qu’elle était, dans le passé, soit en la comparant, systématiquement, à la situation des autres. Dès lors, si tous nous raisonnons de la sorte, il n’y a aucune raison pour que nous agissions de sorte à limiter nos besoins. L’habitude et l’inertie qui l’accompagne, mais aussi l’envie, l’imitation, l’amour-propre, entre autres, peuvent expliquer la difficulté, voire l’impossibilité, pour chacun, de réduire ses besoins, d’en avoir même ne serait-ce que l’idée.
Surtout, vouloir limiter nos besoins à « l’essentiel », et vouloir limiter ainsi la production et la consommation à la production et à la consommation des biens visant à ne satisfaire que des « besoins essentiels », cela suppose qu’on a distingué, dans l’Economie, deux grands « secteurs ». Un secteur qui produirait les biens « utiles », « nécessaires », « vraiment indispensables », c’est au choix, et un autre secteur, dont la production ne serait constituée que de biens « inutiles », « futiles », « superflus ».

Passons la question, fort délicate mais bien réelle, de savoir sur quel critère l’on se fondera pour décider, pour Nous !, de ce qui nous est « futile » ou « nécessaire ». Passons aussi la question, tout aussi délicate et réelle, de savoir « Qui » décidera, pour Nous !, de ce qui est « futile » ou « nécessaire ». Reste un problème. L’Economie d’un pays étant un système complexe, un gigantesque réseau d’échanges, d’achats et de ventes, de prêts et d’emprunts, etc., qui se croisent et s’entrecroisent, chaque échange ne devant son existence qu’à l’existence des autres, la disparition du secteur dédié à la satisfaction des besoins futiles ne risque-t-elle pas d’entraîner, avec elle, l’effondrement du secteur dédié à la production des biens dont on jugé qu’ils étaient, eux, nécessaires ? C’est un troisième problème.

Dans un texte célèbre, écrit en 1930, Keynes rêvait d’un monde qui, grâce au progrès technologique, serait enfin libéré « Du problème économique ». Un monde où l’on pourrait ne travailler que trois heures par jour et quinze heures par semaine (« pour commencer » ! ), sans pour autant produire et consommer moins, bien au contraire, en raison de l’accroissement continu du progrès technique et de la productivité du travail. Optimiste, Keynes pensait qu’on pourrait atteindre ce « nirvana économique » finalement assez vite, en à peine un siècle. On en est loin, aujourd’hui. Le contraire se saurait.
Mais dans son « rêve », Keynes observait que dans un tel monde, l’Humanité devrait alors résoudre un problème. Un nouveau problème. Un problème inédit : Que faire de ce temps ainsi libéré ? (A l’époque, l’idée de créer un Ministère du Temps Libre ne serait venue à personne, en Europe Occidentale en tout cas). L’Humanité n’allait-elle pas sombrer dans une « Dépression nerveuse » universelle, faute de savoir occuper ce temps libre.
Plus tard, en 1936, dans un autre contexte, mais dans un ordre d’idée proche, Keynes écrivait aussi que finalement, dans le cadre des mentalités de l’époque : « Il vaut mieux que l'homme exerce son despotisme sur son compte en banque plutôt que sur ses concitoyens; et, bien que la première sorte de tyrannie soit souvent représentée comme un moyen d'arriver à la seconde, il arrive au moins dans certains cas qu'elle s'y substitue ». La « Croissance économique » a au moins cet avantage sur la « Décroissance » qu’elle alimente les comptes en banque…
Ces textes de Keynes ne sont ni la Bible, ni le Coran. Certes. Il reste que la question qu’ils soulèvent mérite ici d’être posée, et mettent en évidence un quatrième problème, auquel devrait faire face toute société en « Décroissance », quatrième problème qui, au fond, amène directement à poser une dernière question, une question très simple, c’est connu : la question du « Bien-être ». Mieux ! La question du « Bonheur » ! Plus précisément la question des rapports entre « Bonheur » et « Richesse », et en conséquence, la question des rapports entre « Croissance économique » et « Bonheur ».

A la question de savoir s’il existe un lien immédiat, évident, et positif, entre « Richesse et Bien-être », « Richesse et Bonheur », la réponse est claire : « Non !!! ». Cela veut dire que le Bonheur « moyen », dans une société, n’est pas forcément plus élevé quand le niveau de la Richesse est élevé, dans cette même société.
Mais cette réponse sans équivoque est obtenu en confrontant le « Bonheur » ressenti par les individus à un moment donné de leur existence avec le niveau de la Richesse dont ils disposent à ce même moment. Le raisonnement est instantané.
Dès lors que l’on prend en compte, en revanche, non le niveau, le montant de la Richesse à un moment donné, mais son évolution, passée, actuelle, et surtout anticipée, c’est-à-dire l’idée que l’on se fait de l’évolution à venir de la Richesse dont on pourrait disposer, les choses changent. Un lien apparaît alors, positif, entre « Bonheur » et « Accroissement de la Richesse ». Or l’accroissement de la Richesse c’est la « Croissance économique ». Il semble ainsi que le « Bonheur » est plus élevé dans une société peu riche mais en « Croissance », que dans une société riche qui ne croît plus (l’accent circonflexe nom de Dieu !!! L’accent circonflexe !!!). D’où l’observation selon laquelle en France par exemple, au cœur des Trente Glorieuses (1945-1975), on était certes moins riche qu’aujourd’hui mais pas moins heureux (le taux de croissance de l’économie fut, durant les années 1960, en moyenne, de l’ordre de 5% par an). D’où aussi, aujourd'hui, un « Bonheur » qui semble ne pas avoir augmenté bien que nous soyons tous, globalement, beaucoup plus riches qu'avant. Les « taux de croissance » annoncés pour les années futures sont ressentis comme trop faibles : un « 2% » par an nous apparaît comme presque inespéré, et pour 2% par an dans l’avenir, « On signerait tout de suite ».
En bref : « Si la Croissance économique ne fait pas le Bonheur, elle y contribue largement ! ». Pour cette simple raison que : « Tant qu’ya d’la croissance, y a d’l’espoir ! ». C’était le cinquième problème.

Au total, quoi qu'on en pense, car on peut préférer Rousseau à Voltaire, retenir que la « Décroissance », c’est bien autre chose qu’un simple changement de nos comportements de consommation.

Et voilà. Tout ça pour ça. Franchement...

jeudi 10 septembre 2009

Pas de Déficits sans Excédents - Conte d’été

Plus il y a de gruyère, plus il y a de trous ;
Plus il y a de trous, moins il y a de gruyère :
Plus il y a de gruyère, Moins il y a de gruyère.
Démonstration de la non existence de l’existence de Dieu - Anonyme- Lausanne- 333 avant Luca.


Il était une fois un vieux, un très vieux village de montagne. Deux familles y vivaient, deux familles seulement, depuis des siècles et des siècles. La famille Balmat occupait le haut du village, pas très loin des cimes. En bas, plus proche de la vallée, était la famille Whymper. Le village ainsi formé avait toujours vécu en autarcie, cette situation n’étant que l’expression de choix qui semblaient comme s’imposer d’eux-mêmes. Sans doute aussi était-ce lié à la difficulté d’accéder au village, même à pieds. D’y accéder, donc d’en sortir.

La vie y était, souvent, difficile, parfois même très difficile, mais jamais la vie n’y avait semblé véritablement triste. D’aucuns diraient que la faiblesse des besoins exprimés par chacun des membres de cette « communauté » faisait qu’on n’y manquait de rien. D’autant que la conjonction du hasard, des goûts, et des compétences de chacun, avait fait qu’au fil des ans, chaque famille s’était plus ou moins spécialisée dans des productions plus ou moins spécifiques, amenant chacune d’elles à échanger avec l’autre sa « production excédentaire », cette partie de sa production que, pour une raison ou une autre, elle ne souhaitait pas consommer elle-même. Une forme de division du travail s’était donc progressivement établie, dans le village, et avec elle des échanges quasi quotidiens : viande de chamois contre mobilier fait main, vêtements en tous genres contre baies et racines, génépi contre lait et fromage, histoires d’en Haut contre musique d’en Bas, etc.
Bien sûr, tout n’allait pas toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Les frictions étaient nombreuses, voire fréquentes, et frôlaient parfois la brutalité. Mais dans l’ensemble, il régnait dans le village une atmosphère de paix, d’harmonie et de confiance. La raison, certainement, de sa pérennité. Mais cette paix, cette harmonie et, surtout, cette confiance, reposaient sur des règles claires et bien comprises. En particulier celle-ci, proposée, exigée, imposée par les Balmat, à la fin du XVème siècle de l’ère chrétienne (en l'An 1494 exactement), et qui stipulait : « L’obligation pour les deux familles de tenir des comptes monétaires, réguliers, honnêtes, sincères et justes ».
L’idée était venue du jeune Luca Balmat. Il n’avait alors que 20 ans, mais surprenait déjà, par sa maturité et sa sagesse, par une fibre religieuse, une sensibilité mystique peu commune chez un si jeune homme. Luca assura avoir été « frappé » par cette idée, désormais une évidence, suite à une Révélation qui lui fut faite alors qu’il venait d’atteindre, seul, le sommet de la plus haute montagne du massif, qu’on nomme depuis ce jour héroïque, et partout dans le monde, le Pic de Luca. Luca ne voulut jamais dire Qui lui fit la Révélation de cette Règle, ce qui, dans l’esprit de ses congénères, ajouta à son mystère, donc à son évidence, donc à sa force.

C’est ainsi que l’on commença, dans le village, par discuter des modalités de la mise en place d’une monnaie. Monnaie dont la fonction première serait (comme pour toute monnaie) de définir une unité de compte, de sorte à pouvoir afficher, pour chaque bien ou service produit et échangé, un prix monétaire, son prix en monnaie. Luca insista (on n’a jamais su pourquoi) pour qu’on appelât cette monnaie le « Pacioli ». Ce qui fut accepté sans autre discussion, car Luca affirma que cela faisait aussi partie de « sa » Révélation. Une Assemblée générale extraordinaire fut convoquée. Et la monnaie fut.

C’est ainsi que depuis 1495, les Balmat et les Whymper s’obligent à enregistrer, dans un Grand Livre, chaque jour, le montant monétaire de leurs achats et de leurs ventes, de sorte à pouvoir, en fin d’année, « faire les comptes », histoire de voir combien chacune des familles a acheté et vendu à l’autre, et surtout, histoire de connaître exactement, en fin d’année, la position monétaire, la « position paciolique » (c'est du patois local), de chaque famille vis-à-vis de l’autre. C’est bien connu : « Les bons comptes font les bons amis ».

On imagine sans peine que depuis, il y eut des années où le montant des dépenses des Balmat excédait le montant de leurs recettes. Des années donc où les comptes annuels des Balmat montraient un Déficit vis-à-vis de la famille Whymper. D’autres années, c’était au tour des Whymper d’enregistrer un Déficit, vis-à-vis des Balmat.
Mais, bien évidemment, puisque chaque jour, chaque mois et chaque année, les achats des Balmat, par exemple, n’étaient et ne sont autres que les recettes des Whymper, vu que tout ce que les Balmat achètent, ils l’achètent aux Whymper, et que les recettes des Balmat, ce sont les dépenses des Whymper, vu que tout ce que les Whymper achètent, ils l’achètent aux Balmat, bien évidemment donc, dès lors que les Balmat, par exemple toujours, connaissaient une année à Excédent, les Whymper était en Déficit. Inversement, à tout Déficit des Balmat, correspondait un Excédent, l’Excédent de la famille Whymper.
Où l’on voit qu’il n’y a jamais de Déficit sans Excédent, pourvu que l’on considère l’Economie globalement, ni d’Excédent sans Déficit, d’ailleurs, pour cette simple raison que ce n’est tout bonnement pas possible. Les Excédents des uns et les Déficits des autres ne sont qu’une seule et même chose, considérée de deux points de vue différents, symétriques en l’occurrence.
Où l’on voit donc aussi que ne considérer que le Déficit des uns, ou que l’Excédent des autres, n’a pas de sens, quand on considère, à la base, l’Economie dans son ensemble.

Mais en cette fin d’année 525 après Luca, à l’annonce du Déficit de la famille Balmat, la famille Whymper poussa une grosse colère : « Y en a marre des Balmat !!! Cela fait dix ans qu’ils sont en Déficit, les Balmat !!! Trop c’est trop !!! ». Et toute la famille Whymper de débarquer chez les Balmat, lesquels fêtaient tranquillement la nouvelle année, attablés autour d’un énorme civet de chamois aux myrtilles, copieusement arrosé d’un vin blanc exceptionnel, un Whymper 505 (un très bon cru, dit-on).
Sur le coup, les Balmat crurent à une visite amicale, et invitèrent les Whymper à partager leur table. Mais ils comprirent très vite, les Balmat, que les Whymper n’étaient pas venus là pour s’amuser : « Ca va comme ça maintenant ! Finie la belle vie, les Balmat !!! Finies la glandouille et les batifolitudes ! Il va falloir se lever tôt désormais ! Et payer, maintenant !!! On n’en peut plus, nous, les Whymper !!! ». S’ensuivit une discussion dont le ton monta si haut qu’on ne fut pas loin de la bagarre générale et d’un véritable et définitif « réglage de comptes ». C’est certainement ce qui se serait passé, si un certain Luca Junior Balmat (un descendant direct du premier Luca Balmat, celui de la Révélation), n’était intervenu in extremis, fort de l’aura qui émanait de tous les Luca Junior Balmat qui se succédèrent, génération après génération, depuis que leur ancêtre avait eu cette fameuse Révélation, en 1494, une aura qui forçait le respect.

« Stoppez mes amis ! Mais stoppez donc ! A quoi bon toute cette violence ? Ignorez-vous encore que la violence appelle la violence, et qu’elle n’a jamais rien n’a réglé. Et que rien jamais elle ne règlera ! ».
L’efficacité du sermon fut pour ainsi dire instantanée. Tous et toutes se figèrent, Balmat comme Whymper, tous tournés vers Luca Junior Balmat, chacun arborant cet air béat et interrogateur que nous avons tous, par moments, cet air qui nous fait arrondir grand les yeux et entrouvrir la bouche, et qui nous avantage terriblement, car nous le valons bien.
Face à tant de stupeur béate, la réplique de Luca Junior Balmat fut immédiate :
« Mes amis. J’entends bien vos doutes. Je sens bien votre inquiétude. Je perçois vos scepticismes. Dans ces conditions, je ne vois qu’une solution pour sortir de cette impasse, et régler, une fois pour toutes, ces querelles absurdes. Il nous faut consulter le Seigneur des Montagnes. Lui saura. Et devant son verdict, tous on s’inclinera ».

Aussitôt dit aussitôt fait. On choisit, dans chaque famille, le plus habile des grimpeurs, qui firent leur sac, et partirent sur le champ, en direction du sentier qui menait au pied du Pic de Luca, sentier pénible, mais qui constituait le préambule obligé à l’ascension de la mystique montagne, la plus haute du Massif (4515 mètres), et au sommet de laquelle apparaissait parfois, mais pas toujours, c’était selon, selon son état d’esprit ou sa disposition du moment, le Seigneur des Montagnes.

La cordée Balmat-Whymper ne traîna pas. On avait bien là affaire à deux experts. Cinq heures d’une escalade menée tambour battant suffirent pour atteindre le sommet du Pic : une arête de neige et de rocs, au milieu de laquelle on pouvait apercevoir, par beau temps, les vestiges d’une grande Croix métallique, plantée là le 16 mai 1494, à 17 heures exactement, par deux de leurs ancêtres.
Fatigués, les deux hommes s’assirent sur un bout de rocher, histoire de récupérer des efforts fournis (c’est bien), de fumer une cigarette (c’est pas bien), de déboucher une gourde (bien ou pas bien on sait pas, ça dépend de ce qu’il y a dedans) et, bien sûr, d’avaler cinq fruits et légumes chacun (ça c’est très bien), entre deux saucissons (ça dépend), quelques tranches de jambons (ça commence à faire beaucoup), d’énormes tranches de fromage (là c’est trop), et du pain fait maison (le pain c’est différent). Une heure s’écoula ainsi sans que les deux hommes, trop concentrés sur leur repas, saisis aussi, sans doute, par l’ambiance extatique du lieu, ne disent le moindre mot. Quand soudain :

«- Regarde Balmat, les nuages approchent. C’est pas bon ça ! Dans moins d’une heure on nage en plein brouillard.
- Ouais. Mais on ne peut pas redescendre tant qu’on n’a pas vu le Seigneur. Il faut attendre. Coûte que coûte.
- On va quand même pas rester ici à se geler ! T’as vu la montée? La descente, ça va pas être du gâteau. Et si en plus on est dans le brouillard…
- Je sais. Mais on n’a pas le choix. Notre mission nous dépasse, Whymper. Nos vies ne valent rien en comparaison.
- Quoi ? Tu veux dire que tu es prêt à te sacrifier ? Toi ? Et moi avec ! Pour une banale histoire de comptes, d’Excédents et de Déficits !
- Nous sommes là pour ça, Whymper. On n’a plus le choix.
- Mais regarde ! Ca y est, on est en plein brouillard ! Et la neige qui commence à tomber ! Faut filer maintenant. Après, ce sera trop tard.
- Pars si tu veux, Whymper. Moi, je reste.
- Mais comment veux-tu que je redescende tout seul ? Allez, tirons-nous ! Balmat ! »

C’est alors qu’un formidable coup de tonnerre ébranla l’atmosphère. Immédiatement suivi d’un éclair qui sembla durer une éternité. Un vent d’une rare violence balayait désormais le sommet du Pic de Luca, obligeant les deux hommes à se coucher, à s’allonger à même la neige. Mais aussi une Lumière. Aveuglante ! Etourdissante ! Paralysante ! Et soudain, plus rien. Pus rien sauf une voix ténébreuse, basse, rauque, inamicale, qui rugit dans la montagne :

« Je suis le Seigneur des Montagnes… Qui êtes-vous ? Vous ? qui osez m’importuner ainsi, chez Moi ! Alors qu’il n’est même pas Midi ! »
Balmat et Whymper étaient littéralement liquéfiés par la peur. Impossible d’articuler la moindre parole. Impossible de formuler la moindre pensée. Et cela, pendant plusieurs minutes interminables, durant lesquelles la voix réitérait sans cesse sa question : « Qui êtes vous ? Vous ? », se faisant à chaque fois plus menaçante. Jusqu’à ce que, quand même, Balmat, qui n’osait toujours pas bouger, ose esquisser une réponse :

« Nous sommes Balmat et Whymper, M’sieur, des familles Balmat et Whymper, du village d’en bas.
- M’sieur ?!?!
- Seigneur, je voulais dire Seigneur, M’si..
- Ah Ah Ah Ah Ah ! Balmat et Whymper, si je connais ! hurla le Seigneur des Montagnes. Ah Ah Ah Ah Ah ! Vous n’avez rien à faire ici, bouffons !!! Ne voyez-vous pas que vous indisposez La montagne ? Que votre présence ici est une insulte à La Montagne ! Et de la Montagne, je suis le Seigneur !
- Oui M’sieur.
- Oui Seigneur, bordel !!!
- Oui oui, Seigneur... Mais nous avons absolument besoin de Vous, Seigneur, pour éviter une guerre, entre nos deux familles. La situation est très grave, Seigneur, et si rien n’est fait… Alors on est monté, pour que vous décidiez, Vous, le Boss des Montagnes. Vous comprenez ?
- Le Quoi ? Le Boss !!!
- Non non !!! Le Seigneur, Seigneur ! Sérénissime Seigneur des Montagnes, Seigneur ! »

Flatté, le Seigneur des Montagnes changea de ton, et se fit subitement amical.
« Bien. C’est très bien. Dites-moi donc. Quel est le problème ?
- Heu…
- Et relevez-vous que Diable ! Vous n’êtes pas des bêtes !
- Oui M’sieur, heu, oui Seigneur.
- Et arrêtez de trembler comme ça ! C’est insupportable !
- Oui…
- De quoi donc avez-vous peur ? Si vous avez un problème, ce n’est pas un problème. Car il n’y a jamais de problème sans solution, et s’il se trouve qu’il n’y a pas de solution, c’est tout simplement parce qu’il n’y avait pas de problème. C’est connu.
- On connaissait pas, Seigneur, mais c’est classe, c’que vous dites.
- Je sais. Allez, je vous écoute.
- Hé bien voilà, Seigneur. Vous connaissez l’histoire de notre village. L’histoire de nos familles…
- Bien sûr. Toute la Montagne la connaît, votre histoire. Et de la Montagne, je suis le Seigneur…
- Vous savez que tout allait bien, depuis des siècles et des siècles.
- Attendez… C’est de vous ça ?
- De quoi, Seigneur ?
- Cette formule : « Des siècles et des siècles ». Elle est de vous ?
- Ben j’sais pas. J’ai dit ça comme ça, Seigneur.
- Très bien. Je la prends. Elle pourra me resservir, un jour.
- Oui Seigneur.
- Continuez.
- Tout allait bien, Seigneur, surtout côté biseness. Mais là, eud'puis 10 ans, y a les Balmat qui sont en Déficit chaque année. Alors nous, les Whymper, on en a marre, plus que marre même, de voir les Balmat s’la couler douce et vivre à nos crochets, M’sieur, pardon, Seigneur.
-Mais M’sieur, M’sieur ! C’est pas notre faute, à nous les Balmat, si on a des Déficits ! C’est leur faute à eux, aux Whymper ! Ils nous achètent rien ! Par contre, ils sont bien contents de nous vendre ! Ils nous achèteraient plus, on serait pas en Déficit ! Mais ils veulent pas ! Ils font tout pour nous acheter le moins possible. Et tout ça en voulant que nous on leur achète un max. C’est pour ça qu’on est en Déficit M’sieur !
- N’importe quoi ! Dites lui M’sieur ! au Balmat ! Qu’il raconte n’importe quoi ! Nous, les Whymper, si on a des Excédents, c’est parce qu’on gère ! Eux, les Balmat, ce sont des sauvages ! Rien que des jouisseurs ! Il faut les punir, M’sieur ! Ca peut plus durer ! Faut faire un exemple, M’sieur !
- Mais non ! Putain ! C’est eux M’sieur ! Depuis dix ans ils se serrent la ceinture comme des malades ! Ils veulent pas dépenser j’vous dis ! Même entre eux, chez eux, les Whymper ils dépensent pas ! Ils sont radins comme pas possible. Alors à nous, vous pensez, il nous achètent encore moins ! Vous comprenez M’sieur ? C’est pour ça qu’on est en Déficit. Dites-lui M’sieur, qu’si on faisait pareil, ce serait la cata, dans tout l’village !
- Mais t’es malade ou quoi, Balmat ! C’est vous, le délire ! Vous les Balmat ! Vous dépensez trop ! Pace'que vous voulez vivre au d'sus de vos moyens ! Si on vous vend plus, c’est juste parce qu’on est meilleurs. Et si on vous achète peu c’est pace'que vous êtes que des gros nuls ! Des feignasses ! Des incapables ! C’est tout ! Pas vrai, M’sieur ? »

Le ton, montait, montait, montait. Déjà on dégainait les piolets. Bing ! Bang ! Aïe !!! Ouille !!! Balmat avait saisi Whymper à la gorge et tentait un étranglement. Mais Whymper parvint à enrouler la corde et s’apprêtait à… Quand le Seigneur des Montagnes intervint et hurla, fou de colère :

« Il suffit !!! Vous êtes ridicules ! Vous ! Et vos familles avec ! Vous me faites honte !!! Et si je m’écoutais… Ne voyez-vous pas cette évidence que dans votre village, les dépenses des uns sont les recettes des autres, et que les recettes des uns sont les dépenses des autres, et que sans dépense nulle part il n’y aurait nulle part de recette, ni chez les Balmat, ni chez les Whymper, et que rien ne marcherait, jamais ?
- Ben…
- On ne m’interrompt pas quand je parle ! Mal élevés, en plus !!!
- Pardon, Seigneur !
- Comprenez-vous qu’en conséquence, les Excédents des Whymper ne sont rien d’autre que les Déficits des Balmat, ou que les Déficits des Balmat sont les Excédents des Whymper, c'est pareil ! Et que si l’une de vos familles a un Déficit, forcément l’autre à un Excédent, ou que si l’une de vos familles a un Excédent, forcément l’autre a un Déficit !!! Alors il est où votre problème ?!?
- Heu…
- Vous ne pas voyez ? C'est que ce n'est pas le problème, votre problème ! Ah Ah Ah Ah Ah!... Mais soyez rasssurés. Vous n'êtes pas venus pour rien. J’ai quand même une solution, à votre problème qui n'est pas un problème ! Et une solution radicale ! Ah Ah Ah Ah Ah ! Histoire que vous soyez définitivement convaincus, convaincus et calmés, vous et vos familles. Ah Ah Ah Ah Ah ! Et je m’en vais de ce pas la mettre en application, immédiatement, ma solution. Hou Hou Hou Hou Hou ! Vous savez ce que je vais faire, Moi, le seigneur des Montagnes ?
- Ben...
- Je vais fusionner vos comptes !!! Je vais fusionner les comptes de vos deux familles !!! Ah Ah Ah Ah Ah !!! Ah Ah Ah Ah Ah Ah !!! Ah Ah Ah Ah Ah Ah Ah!!!
- Oh non M’sieur !!! Pas ça !!! Surtout pas ça !!! Plutôt mourir M'sieur !!! Non M’sieur !!! Pas ça !!! Pas la fusion des comptes !!!!
- Je vais me gêner !!! Ah Ah Ah Ah Ah !!! Ah Ah Ah Ah Ah Ah Ah!!! »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Une déflagration terrible assourdit les cieux. Une pluie d’éclairs s’abattit sur les sommets. Des flammes aussi, avec de la fumée partout. On entendait les hurlements des loups, très loin, dans les vallées. Puis une Lueur. Et puis plus rien, ni personne. Et un calme… Un silence étourdissant.

Le Seigneur des Montagnes avait bel et bien procédé, comme ça, d'un geste, à la fusion des comptes, les comptes des familles Balmat et Whymper. Une opération brutale, douloureuse, définitive, et, comble de malheur, irréversible. Puis il avait disparu, comme ça.

Cette petite histoire s’applique à tout. Aux relations commerciales comme aux relations monétaires et financières. Aux relations entre individus, entre entreprises, entre individus et entreprises, aussi. Aux relations, dans un pays, entre l’Etat (le Budget, la Sécurité Sociale) et les acteurs privés de son économie (les ménages et les entreprises). Aux relations entre pays, aussi.

Sa Morale est fort simple : Il est impossible que nous soyons tous, individus, entreprises, Etats, Pays, au même moment et ensemble, Excédentaires, ou Déficitaires. Dès lors en effet que l’on dépasse les points de vue individuels et que l'on appréhende l'économie comme un Tout, il n’existe pas d’Excédents sans Déficits, ou de Déficits sans Excédents. Excédents et Déficits sont liés par cette relation obligatoire, qui découle du fait qu’il s’agit des « deux faces d’une même pièce ».
Morale de la Morale : dans une économie, vu que les dépenses des uns forment les recettes des autres, et réciproquement, on ne peut dire, a priori, du Déficit des uns qu’il est la cause de l’Excédent des autres, ou qu’à l’inverse, que c’est parce qu’il y en a qui ont un Excédent que d’autres sont en Déficit.
Morale de la Morale de la Morale : Bien malin celui qui peut a priori porter un jugement de valeur, unique et définitif, et affirmer, soit que : « Un Déficit, c’est toujours Mal », ou que : « Un Excédent, c’est toujours bien ».

Où l’on découvre, au total, cette chose incroyable : une économie, ça n’est pas du gruyère (je sais, il n’y a pas de trous dans le gruyère suisse, paradis fiscal oblige, disons donc du gruyère français). Car dans une économie considérée dans son ensemble, puisqu’il n’y a pas de Déficit sans Excédent, il n’y a pas de « trous ».

Bon, n’empêche que tout cela n’est rien, comparé à l’épouvantable épidémie de grippe qui est en train de s’abattre sur notre beau pays. Heureusement, « on » veille sur nous, à force de messages écrits, radios et télévisés en tous genres. Comment se laver les mains. Comment éternuer sans nuire à son prochain. Qu’il ne faut appeler le 15 que s’il y a urgence, qu’en toute dernière extrémité donc.
Ajoutons, principe de précaution oblige (il est du reste très étonnant que ce ne soit déjà fait), qu’au tout premier frisson, à la toute première courbature, la vraie prudence consiste à appeler un prêtre, un imam, ou un rabbin, c'est selon. Car en toute extrémité, il sera trop tard.

Bon appétit quand même. Ca a l’air rudement bon... Meilleur en tout cas que des sushis.

vendredi 28 août 2009

Le commerce international c’est du commerce international

Calcul en cours…
Un GPS incompris, Paris, juillet 2009.


« Exportations », « Importations », « Balance commerciale », autant de thèmes dont l’actualité est pour ainsi dire permanente, dans tous les medias, quels qu’ils soient. Autant de thèmes aussi où les métaphores sont de rigueur, dans les commentaires, d’où qu’ils viennent. Métaphores sportives. Métaphores militaires. Métaphores guerrières. Le vocabulaire utilisé est, à lui seul, suffisamment révélateur : « compétition », « champion », « compétitivité », « conquérir des marchés », « gagnant », « perdant », « résultats », « progrès », « bataille commerciale », « guerre commerciale », « stratégie commerciale », « agressivité », etc., etc. etc. Certes on évoque rarement, de façon explicite, une « défaite », une « déroute », voire un « KO debout », mais il est fréquent que le propos en soit très proche.

Or de quoi parle-t-on au juste dès lors que l’on évoque, à propos d'un pays, sa « Balance commerciale », ce Tableau à deux colonnes qui, en fin de mois, de trimestre ou d’années, comptabilise, d’un côté, ses Exportations, à savoir les biens et les services que « le pays » a vendu à l’étranger, à l’ensemble des autres « pays » - le « Reste du Monde » - et, de l’autre côté, ses Importations, les biens et services que le pays a acheté au « Reste du Monde ». Notez que dans cette dernière phrase, le mot « pays » (d’aucuns préfèrent évoquer « la Nation ») est trompeur, et sans doute à la base de nombreuses confusions. Il suffit, pour s’en rendre compte, de poser la question de savoir : « C’est qui, concrètement, qui vend des produits au Reste du Monde ? », ou « C’est qui, concrètement, qui achète des produits au Reste du Monde ? ». Répondre : « La France », « L’Espagne », « Le Chili » ou « Le Japon », ça n’est pas faux, mais c’est bien vague. Car ceux qui achètent ou vendent à l’étranger, concrètement, ce sont soit des entreprises, soit des ménages, voire des Etats (au sens strict ici de « Gouvernement »).

Cela dit, on se doute qu’il y a très peu de chance qu’à l’arrivée les totaux des deux colonnes de la « Balance commerciale » d’un pays soient strictement égaux, que le montant des Importations enregistrées sur la période considérée soit d’un montant strictement égal à celui des Exportations. Si donc il se trouve que pour un pays donné, le montant total des Importations dépasse le montant total de ses Exportations, on évoque communément un « Déficit de la Balance commerciale », ou un « Déficit commercial ». A l’inverse, on parle d’un « Excédent de la Balance Commerciale », ou d’un « Excédent commercial », quand le montant total des Exportations est supérieur au montant des Importations.

Le commerce entre Nation, ce n’est donc « que cela » : des Importations, et des Exportations, les Importations des uns n’étant rien d’autre que les Exportations des autres, et les Exportations des « mêmes uns » les Importations des « mêmes autres ». Bref, les Importations et les Exportations, ce sont des « échanges », des achats et des ventes, entre « agents économiques » (Entreprises ou Ménages) qui ne « résident » pas sur le même territoire (résider signifiant avoir son domicile principal dans un pays donné).
Quand une entreprise installée en France achète des matières premières au Luxembourg (c’est connu, le Luxembourg est une « mine » de matières premières), ou quand vous achetez un GPS fabriqué en Laponie, c’est, dans les deux cas, pour le pays « France », une Importation. A l’inverse, quand une entreprise « résidant » en France vend tout ou partie de sa production à l’étranger, ou qu’un couple de karatékas japonais vivant à Tokyo achète deux Kimonos Chanel fabriqués en France, ou encore qu’un touriste Saoudien (sans doute une erreur de GPS) vient passer une semaine de vacances dans La Creuse (c’est pourtant très beau La Creuse, calme et paisible aussi, et riche d’un patrimoine historique, gastronomique et culturel millénaire !), voilà autant d’« Exportations françaises ».

Certes les Importations et les Exportations ne sont pas, sur le plan économique, les seules « choses » qui « traversent » les frontières d’un pays. Il y a aussi du « Capital » (au sens technique, c’est-à-dire des unités de production, des entreprises, des usines, des locaux en tous genres). Il y aussi des « mouvements de capitaux », des « flux » monétaires et financiers (vous ouvrez un compte bancaire à Londres, où placez une partie de vos économies à Dubaï plutôt qu’en « Emprunt Sarkozy », par exemple). Il y a, enfin, des hommes, qui quittent leur pays pour aller travailler « ailleurs ». Mais il ne s’agit ici que de parler des Importations et des Exportations, d’achats de biens et de services, de ces « échanges » qui mettent en présence des « Nations », des « Pays », et dont, on le redit, la synthèse nous est donné, très régulièrement, par les informations relatives à la « Balance commerciale ».

Or qui dit « échange» dit « commerce ». D’où le titre du billet : le commerce international, ce n’est que du commerce, rien d’autre que du commerce, du commerce ordinaire, à ceci près qu’il a lieu à une échelle internationale. Est-il alors légitime, pour en parler, de déployer cet arsenal de rhétorique guerrière dont on a dit quelques mots, plus haut ? Certainement pas. Mais avant de pouvoir aborder ce genre de question, ainsi que l’ensemble des questions relatives au commerce et à l’échange international, il faut prendre conscience d’une chose très simple, excessivement simple, mais essentielle.

Ce dont il faut avoir pris conscience, et toujours bien garder à l’esprit, c’est que si le commerce international est fait d’Importations et d’Exportations, il existe, dès lors que l’on se place au niveau national, du point de vue d’un pays considéré dans son ensemble, une asymétrie, une « hiérarchie » entre les Importations et les Exportations. Cette « relation hiérarchique » qui unit les Exportations et les Importations d’un pays peut s’exprimer fort simplement de la façon suivante : un pays exporte parce qu’il importe !
Dit autrement, du point de vue d’un pays donné, il n’y a a priori aucune obligation d’exporter, rien qui oblige les résidents de ce pays à vendre des biens ou des services à l’étranger. Mais dès lors que ce pays importe quoi que soit, tout change : le « pays » est alors obligé d’exporter ! C’est parce que nous, individus et entreprises, importons des produits de l’étranger, soit parce que, ces produits, nous ne les possédons pas « chez nous » (pensez au pétrole par exemple), soit parce que l’expression de nos choix nous fait les préférer, parce qu’ils sont plus beaux, plus solides, ou tout simplement parce qu’ils sont moins chers, c’est parce que nous importons que nous sommes alors, collectivement, obligés d’exporter ! C’est cela le « lien hiérarchique » qui unit obligatoirement les Exportations et les Importations.

La raison de cette relation ? Elle est fort simple dès lors, à nouveau, que l’on fait « l’effort » de se placer au niveau du pays considéré globalement. Car si l’on ne raisonne que de son propre point de vue (« Mon entreprise vend à l’étranger », « J’achète des produits made in China », etc…), on ne peut pas percevoir ni réaliser cette « obligation nationale d’exporter dès qu’on importe », et on rate alors les « évidences » qui en découlent.
En effet, l’entreprise française qui vend sa production, en Chine par exemple, n’est pas forcément elle-même acheteuse de produits chinois ou étrangers. Si donc on raisonne du seul point de vue de cette entreprise, il est clair que cette « Exportation » n’est pas imposée par quoi que soit, sinon la stratégie de ses dirigeants. Dites aux salariés de cette entreprise que leur entreprise est obligée d’exporter ses produits parce que notre pays importe par ailleurs du pétrole, et il y a de fortes et justes chances qu’on vous oppose un sobre et définitif : « Calcul en cours »…
En revanche, dès lors que l’on se place au niveau national, la relation hiérarchique entre Exportations et Importations « saute aux yeux ». La raison : il faut bien payer nos Importations. Et pour payer nos Importations, on a besoin, à un moment ou à un autre, de monnaie étrangère !!!

Or si l’on suppose un Monde ou aucun pays ne peut imposer par la force de ne pas payer les produits qu’il achète aux autres (« Passez vos produits ! De toute façon on ne paiera pas. Et si vous n’êtes pas content on vous bombarde ! »). Si l’on suppose aussi un Monde ou aucun pays ne peut durablement imposer sa propre monnaie comme moyen de paiement des produits étrangers (« On vous paie en dollars sinon rien ! »). Si l’on suppose enfin qu’aucune monnaie n'a tellement « la cote » que les étrangers, spontanément, l’acceptent comme moyen de paiement, et sont très heureux de l’accumuler, chez eux, sans jamais vouloir s’en servir (« Super, j’ai vendu pour un million d’Euros de marchandises à des Français, et c’est tellement beau les Euros, que je vais tapisser les murs de mon appartement avec ! », dit un exportateur chinois à son épouse très impressionnée).
Hors donc ces trois hypothèses, tout pays qui importe des biens ou des services doit les payer , et pour se faire il doit se procurer des monnaies étrangères, des devises. Or, si l’on se limite au cadre du seul commerce international, le seul moyen d’obtenir ces monnaies étrangères, des devises, c’est de vendre soi-même, en tant que « pays » des biens et des services aux « étrangers », en bref d'exporter. Autrement dit, pour qu’une Importation française soit possible, il est nécessaire qu’il y ait, par ailleurs, des Exportations françaises. C’est évident, mais il n’est pas inutile de répéter que si l’on raisonne du seul point de vue des entreprises et des individus qui tous les jours, en France comme ailleurs, achètent et vendent des produits étrangers, on ne le voit pas forcément, parce qu’il n’y a aucune raison, par exemple, pour que le Français qui a vendu un produit à des Japonais, un Exportateur français donc, soit ce même Français, un Importateur français cette fois, qui vient de se payer un produit japonais.

A l’arrivée, cela veut dire que du strict point de vue des relations commerciales (abstraction faite des relations de type prêts ou placements financiers en tous genres), si demain, pour une raison ou autre, dans les « pays étrangers », plus personne, entreprises ou ménages, ne voulait de produits français, « on » ne vendrait plus rien, nous Français, à l’étranger. Le montant total de « nos » Exportations serait alors nul, et en conséquence, aucune devise étrangère n’entrerait plus en France, d’où l’impossibilité, pour nous « Français » de se payer quoique ce soit à l’étranger. « Pas d’Exportations » implique « Pas d’Importations ». Version « light » de ce « théorème », disons plutôt de cette contrainte : « Exporter moins oblige à Importer moins ». Ce ne sera pas forcément, pour « le pays », ni agréable ni sympathique, mais, en théorie au moins, c’est possible.

En revanche, si l’on inverse le propos et que l’on se demande s’il est possible, pour un pays, de n’être qu’exportateur, de vendre aux autres sans jamais rien leur acheter, sans rien importer donc, on découvre assez vite que d’un strict point de vue commercial toujours, c’est absurde. Car un pays qui ne ferait qu’exporter accumulerait, en contrepartie des produits qu’il vend aux autres, des devises de toutes sortes, qui « s’empileraient » donc sans cesse, « chez lui », chaque jour un peu plus, et l’on se demande bien à quoi cela pourrait lui servir, vu qu’on a supposé qu’il n’achetait rien lui-même, ce « champion de l’exportation », aux autres. A la limite, à force de ne rien acheter aux autres pays, notre « champion de l’exportation » les prive des moyens de lui acheter ses propres produits vu que pour acheter ses produits, les autres pays devront bien, à un moment ou à un autre, le payer « dans sa monnaie ». Or pour se la procurer, cette monnaie, les autres pays, on l’a dit, n’ont qu’une solution : lui vendre des produits, faits chez eux. Or ces Exportations des autres pays sont, bien sûr, pour notre « champion de l’exportation », des Importations, ses Importations.

Au final, retenir simplement que pour un pays, le commerce international, le commerce « avec l’étranger », existe d’abord et avant tout pour permettre à ses « habitants » de se procurer des biens et des services qu’ils ne produisent pas eux-mêmes, parce que les circonstances, comme la géologie par exemple, rendent cette production impossible, ou que les choix de chacun révèlent une préférence pour des produits fabriqués à l’étranger. C’est bien là la fonction première de l’échange entre Nations : permettre des échanges, justement. Les Importations apparaissent ainsi, pour tout pays, comme une source d’enrichissement réel, puisque la vraie « richesse », au sens économique du terme, est faite de biens et de services. Les Importations ne peuvent donc en aucune façon être accusées d'être la cause d’un « appauvrissement », voire du « déclin », d’un pays.
Mais comme il faut bien, pour un pays, payer les produits qu’il achète aux autres, il lui faut alors forcément, à son tour, vendre « à l’étranger ». Nos Exportations servent donc à payer nos Importations. Autrement dit, pour un pays quel qu’il soit, la logique du commerce international est telle que les Importations sont le but, l’objectif, disons « la fin », et les Exportations, le moyen d’y parvenir.

Finalement, la règle est presque la même, dans les échanges commerciaux entre Nations, qu’entre individus : « On n’a rien sans rien », on ne peut rien acheter aux autres si soi même on ne leur vend rien. La différence c’est qu’il y a (encore) des frontières, qu’on a plusieurs monnaies qui s’échangent, et qu’entrent ainsi en jeu le marché des changes et avec lui les taux de change. Mais la compréhension de cette règle de base du commerce international, plus qu’une règle puisqu’elle en exprime l’essence, n’a pas besoin qu’on entre dans ces aspects de la question.
Cela dit, il est toujours légitime de s’interroger sur les problèmes « locaux » que peut poser l’échange international, comme les inégalités de revenus qu’il peut entraîner dans un ou plusieurs pays, ou le chômage qu’il pourra provoquer dans tel ou tel secteur, telle ou telle catégorie de salariés, telle ou telle profession, mais c’est une autre question.

Merci à Guy Bensimon d’avoir participé à l’élaboration de ce texte. En dépit de ses origines britanniques auquel il est le seul à croire, il mérite d’être connu, et s’il lui arrivait d’installer, sur sa moto, un GPS, celui-ci n’est pas mal.

vendredi 7 août 2009

La BCE - Banque Centrale Européenne

Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis.
Edgar Poe - Eléonora- Histoires grotesques et sérieuses - 1865.


On en parle tous les jours ou presque, dans les medias. Et même en cette période estivale, elle est un sujet de conversation quasi permanent : sur les plages, où l'on se demande, avec une inquiétude certaine, si la BCE nous a définitivement préservés des conséquences du « tsunami monétaire » qui a secoué le monde au cours de l’automne et de l’hiver dernier ; en montagne aussi, où là, il s’agit de savoir si l’avalanche qui risqua bien d’engloutir nos économies nationales est désormais, pour de bon et à coup sûr, bel et bien derrière nous. Il n’y a guère qu’à la campagne que le sujet est moins propice à discussion, quoiqu’en Creuse (très beau La Creuse, calme certes, mais très beau), il se dit qu’on en parle pas mal, au bord des rivières, à la pêche, entre deux saumons ( ?) et trois esturgeons (re-?).

Cela dit, il ne faut pas trop plaisanter. La BCE, c’est quelque chose d’éminent sérieux. Au moins autant que le Vatican. Car la BCE est l'un des piliers de l’édifice européen, tel qu’il se présente aujourd’hui, et nombreux ceux qui, en le sachant ou en ne le sachant pas, subissent, en « bien » ou en « mal », les conséquences de ses décisions.

Rappelons brièvement que l’Europe c’est d’abord, bien sûr, une entité géographique en ce qu’elle est tout simplement un continent. Mais quand de nos jours on parle de l’Europe, quand on dit que « L’Europe a fait ci », ou que « L’Europe a fait ça », on parle d’une « entité politique », laquelle est née en 1957, avec la signature du Traité de Rome donnant naissance à la Communauté Economique Européenne (la CEE), au Marché Commun. Chemin faisant, cette « entité politique » s’est agrandie (élargie) et transformée pour devenir ce qu’elle est désormais : l’Union Européenne (UE), actuellement constituée de 27 pays. Certes l’UE ne coïncide pas encore avec « l’Europe géographique », puisque tous les pays européens ne sont pas dans l’UE. Mais l’Union Européenne est bien une « entité politique » en tant que telle. Elle comporte en effet un Parlement qui lui est propre, avec ses députés, élus au suffrage universel (voir la très récente élection qui, en France, a eu le succès que l’on connaît). Elle comporte une forme de Gouvernement européen, avec le Conseil Européen, qui n’est autre que l’assemblée des chefs d’Etats et de Gouvernements européens, et qui par voie de conséquences est, comme le Parlement Européen, une institution que l’on peut qualifier de « démocratique » puisque la plupart de ses membres ont été démocratiquement élus par leurs peuples respectifs. Elle comporte aussi, l’UE, des organes de régulation, comme la Commission Européenne (souvent appelée Commission de Bruxelles, pour cette raison étonnante et imparable à la fois qu’elle a son siège à Bruxelles), et dont le rôle principal est d’assurer que l’économie de l’UE fonctionne de sorte d’être au plus près des canons de la « concurrence libre et non faussée ».

Cependant, si tous les pays géographiquement européens ne sont pas membres de l’Union Européenne, l’Euro n’est pas encore la monnaie de tous les pays appartenant à l’UE. Il y a donc, au sein même de l’UE, deux « ensembles » : le premier est constitué de ceux dont la monnaie est encore leur propre monnaie nationale ; le second regroupe les pays qui, à un moment ou un autre, ont abandonné leur monnaie nationale pour se « convertir » à l’Euro. C’est ce deuxième ensemble, celui des monnaies où l’Euro est devenu « La monnaie unique », que l’on désigne sous le nom d’« Union Economique et Monétaire » : l’UEM, aujourd’hui composée de 16 pays. (Tout pays membre de l’UE mais pas encore membre de l’UEM s’est solennellement engagé, une fois admis dans l’UE, à tout faire pour pouvoir intégrer au plus vite l’UEM, sauf l’Angleterre, qui dispose en la matière d’un statut spécial.)

Pour les pays faisant partie de l’UEM (médiatiquement appelée aussi « zone Euro », ou, c’est plus glamour et sans doute aussi, subliminalement parlant, plus « attractix », « Euroland »), pour ces pays donc, la BCE est, en plus de la Commission Européenne, une institution majeure, en ce sens que son existence, sa présence, ses décisions, ont des conséquences non négligeables, c’est le moins que l’on puisse dire, dans le fonctionnement de leur économie, d’un point de vue global bien sûr, mais surtout pour les différents « agents économiques » qui les composent : Entreprises, Ménages, Banques commerciales, Gouvernements, etc. D’où la question : « C’est quoi la BCE ? ».

La réponse est très simple : La BCE, d’abord et avant tout, c’est la Banque Centrale, la seule, l’unique, de tous les pays appartenant à l’UEM. Bon. D’accord. Mais « C’est quoi, une Banque Centrale ? »; « Comment ça marche, une Banque Centrale ? »; « A quoi ça sert, une Banque Centrale ? ».

Le but du présent billet n’est pas de répondre à ces « très bonnes et très intéressantes » questions. Pour se faire une idée du rôle général d’une Banque Centrale, voyez ceci, qui se résume, très vite, comme suit.
Dans un pays, ou dans un ensemble de pays comme l’UEM, la Banque Centrale c’est d’abord « La Banque des Banques ». Cette définition explique que la Banque Centrale a pour mission d’assurer la stabilité, le maintien, le bon fonctionnement du système bancaire (l’ensemble des banques commerciales, « nos » banques, à nous, particuliers et entreprises), bref d’empêcher que le système bancaire ne s’effondre. Elle veille donc à ce que les banques soient bien gérées. C’est aussi la Banque Centrale qui approvisionne les banques commerciales en billets de banque ainsi qu’en devises étrangères. C’est, surtout, la Banque Centrale, qui, dans une économie, assure le rôle de « Prêteur en dernier ressort », c'est-à-dire de « sauveur ultime » des banques commerciales, quand ces dernières risquent de couler, comme ce fut récemment le cas, au cours de la crise monétaire de 2008.
Mais il se trouve qu’au fil de l’Histoire (en particulier suite à la crise de 1929), les Banques Centrales se sont vues confier un deuxième type de « tâches », plus large, plus « macro-économique », consistant à contribuer à la réalisation des trois principaux objectifs macro-économiques visés par n’importe pays ou groupe de pays : la croissance économique, le plein-emploi, la maîtrise de l’inflation. C’est dans le cadre de ce deuxième rôle que les Banques Centrales sont amenées à prendre des décisions qui nous touchent tous, plus ou moins, directement ou indirectement, en tant qu’entreprise ou particulier, la plus importante de ces décisions étant celle relative au « taux de l’intérêt » en vigueur dans l’économie. C’est également dans ce souci de « politique macro-économique » que des Banques Centrales peuvent être amenées à intervenir sur le « taux de change » de leur monnaie nationale, de façon à ce que sa valeur augmente ou diminue (en théorie, la BCE, par exemple, peut tenter de faire en sorte que sur le marché des changes, la valeur de l’Euro en Dollars, le taux de change « Euro-Dollar », augmente ou baisse).

On comprend donc le rôle essentiel, voire crucial, d’une Banque Centrale, quelle qu’elle soit. Mais concernant plus précisément la BCE, qu’en dit-on, dans les medias et autres débats politiques, quant on en parle ?
Quelques « mots-clés », en guise de réponse, qui, par « temps normal », sont les plus entendus, les plus lus et les plus récurrents à la fois : « taux d’intérêt », « Trichet », « inflation », « indépendance », « démocratie ». (Par « temps anormal », comme ce fut le cas au cours de l'éclatement de la crise - automne/hiver 2008 - on entendit aussi parler, dans les medias, d’« injections de liquidités », de « relance », et autres « sauvetage des banques »).

En « temps normal », les medias ne parlent en réalité de la BCE qu’à propos de ses décisions de politique économique, et très précisément de ses seules décisions concernant le niveau des taux d’intérêt dans l’UEM. Il faut savoir en effet que le Traité de Maastricht (1992) - lequel décida (entre autres) de la création de l’UEM, d’une monnaie unique en Europe et donc d’une Banque Centrale Européenne - stipule que l’objectif « exclusif » de la BCE est de maîtriser l’inflation européenne (en l’occurrence, l’objectif de la BCE est de maintenir un taux d’inflation européen annuel inférieur à 2%). Et c’est en rapport à cet objectif que la BCE décide d’augmenter ou de baisser (voire de laisser inchangé) « son » taux d’intérêt, lequel s’applique aux banques de l’UEM, lesquelles le répercutent sur les taux proposés à leurs propres clients, Entreprises et Ménages.
Ce qu’il faudrait expliquer alors, c’est le rapport entre la variation du taux d’intérêt et l'évolution de l'inflation, la variation des prix. C’est là une question centrale en Economie. Mais ce sera pour une autre fois (sur ce site en tout cas, car sur les autres, on trouve de nombreuses informations à ce sujet). Ce qui nous intéressera par la suite, ce qui est l’objectif de ce billet, c’est de savoir deux ou trois « petites choses » pratiques relatives au fonctionnement de la BCE. Car s’il est nécessaire, pour comprendre l’actualité économique, de comprendre pourquoi par exemple, quand la BCE estime qu’il y a risque d’inflation, elle décide d’augmenter le taux d’intérêt européen (ce qu’elle est obligée de faire, normalement, on l’a dit, en raison de ses statuts), ou qu’à l’inverse, quand il n’y a pas de risque inflationniste, elle décide de baisser ce même taux d'intérêt européen pour, par exemple, aider à la croissance, « relancer l’économie », il n’est pas inutile non plus, de savoir comment, en pratique, ces décisions sont prises. D’autant qu’il y a peu de choses importantes à savoir, en la matière. D’autant surtout, qu’au-delà du « descriptif technique », on découvre une des facettes de la « dimension politique de la monnaie et de ses institutions ».

Aussi allons nous focaliser sur les « mots-clés » suivants : « indépendance », « démocratie », « Trichet », donnés « dans le désordre », et dont on rappelle qu’ils sont au cœur de nos débats médiatiques, à juste titre d’ailleurs, étant donné qu’ils permettent de présenter le « fonctionnement pratique » de la BCE, de façon générale, mais aussi, surtout, du point de vue de son rôle en matière de politique économique, à savoir ses décisions portant sur le niveau des taux d’intérêt dans l’UEM.

La BCE a été instituée le 1er juin 1998, suite à la décision prise au cours du mois de mai de la même année d’effectivement mettre en place l’UEM au 1er janvier 1999. La BCE fut ainsi officiellement en place au 1er janvier 2009, date à laquelle elle entra véritablement « en fonction ». Il avait par ailleurs été décidé de « l’installer » à Francfort, en Allemagne. Ce qui fut fait.

Dans le Traité de Maastricht (1992) il fut « gravé » que la Banque Centrale Européenne serait totalement indépendante, indépendante vis-àvis des autres institutions européennes (comme la Commission Européenne ou, surtout, le Parlement européen), indépendante aussi des autorités nationales des pays membres de l’UEM (leurs chefs d’Etat et leurs Gouvernements). Cela veut dire que vis-à-vis de l’Etat Français par exemple (mais c’est également vrai vis-vis de n’importe quel Etat membre de l’UEM), la BCE n’a rien à recevoir, rien à donner, et rien à rendre, non plus.
« Rien à recevoir », notamment pas de « leçons ». Ce qui veut simplement dire que quand vous êtes Ministre ou Président de la République, vous n’avez pas à commenter publiquement les décisions de la BCE et encore moins à lui dire ce qu’elle devrait faire.
« Rien à donner », car il est absolument interdit à la BCE d’accorder directement des prêts aux Etats, pour par exemple financer le déficit de leur Budget quand celui-ci est déficitaire (notez que cette interdiction s’applique également aux Banques Centrales nationales des pays membres de l’UEM car ces Banques Centrales ont aussi ce statut d’indépendance totale vis-à-vis de leur propre Etat).
« Rien à rendre », car la BCE, précisément les membres de la BCE, n’ont, concernant leurs décisions en général, et leurs décisions de politique monétaire en particulier (le niveau du taux de l’intérêt européen), de compte à rendre à personne : ni aux Chefs d’Etat et de Gouvernements, ni aux députés européens (a fortiori encore moins aux députés nationaux).

Retenir donc que la mission première de la BCE est la « lutte contre l’inflation ». Son « arme » principale est la manipulation du taux d’intérêt européen, celui dont les medias nous parlent quand ils évoquent « La baisse des taux en Europe » ou « La hausse du taux d’intérêt européen ». Et en la matière, la BCE fait ce qu’elle croit bon de faire, comme elle le croit, quand elle le croit. Indépendance oblige !

La Direction de la BCE est constituée de deux organes principaux : le Directoire (rien à voir avec Napoléon) et le Conseil des Gouverneurs (rien à voir avec les Colonies). Ce sont eux qu’il faut connaître, car ce sont eux qui prennent les « fameuses » décisions relayées par les medias sous les noms de « décisions de la BCE », voire « décisions de Jean-Claude Trichet » tout court. Il s’agit alors, très simplement, de savoir : « C’est qui la BCE, au juste ? ».
Le Directoire de la BCE est formé de six personnes : le Président de la BCE (actuellement le Français Jean-Claude Trichet), son Vice-Président (peu importe son nom vu qu’ici c’est comme aux Jeux Olympiques, l’Histoire ne retient que les médailles d’Or), et quatre autres personnes (dont le nom importe encore moins, pour la même raison sportive que celle évoquée au sujet du Vice-Président).
Le Conseil des Gouverneurs est simplement composé par les Gouverneurs des Banques Centrales nationales de tous les pays faisant partie de l’UEM.
Retenir donc que la BCE ce n’est pas que Jean-Claude Trichet !!!

Mais cette indépendance de la BCE, dont on a dit la place et l’importance, comment est elle assurée ? Comment est-elle acquise ? Et, surtout, comment est-elle garantie ? C’est là qu’il faut dire deux mots de la manière avec laquelle sont nommés et les membres du Directoire et ceux du Conseil des Gouverneurs.
Les six membres du Directoire sont nommés par le Conseil Européen, c’est-à-dire par une décision prise par l’Assemblée des Chefs d’Etat européens. Quant aux Gouverneurs des Banques Centrales nationales qui composent le Conseil des Gouverneurs, ils sont nommés par les chefs de leur propre Etat.
- Quoi ? Comment ? Mais on se moque du monde !!! On nous parle d’indépendance et on nous dit que toutes ces « huiles » sont nommées par les chefs d’Etat en place ! On croit rêver !
- Mais non, on ne rêve pas. Car il y a une astuce qui permet malgré tout de garantir l’indépendance de la BCE. Et c’est une astuce très simple. Les six membres du Directoire sont bien nommés par les chefs d’Etat européens, mais leur mandat est de huit ans, ce qui est beaucoup plus que n’importe quel mandat présidentiel. Autrement dit, la durée de vie officielle d’un membre du Directoire de la BCE est bien plus longue que celle de n’importe quel Président de la République en place. Et puis il y a aussi, ce qui est plus fort encore, qu’une fois nommés, pour huit ans donc, les membres du Directoire sont irrévocables.
- Ca veut dire qu’on ne pas les virer ?
- Ca veut effectivement dire qu’on ne peut pas les virer.
- Ils sont cools alors.
- Très cools même. Cela dit, leur mandat n’est pas renouvelable. Passées les huit années, il faut aller voir ailleurs, au FMI, au Vatican ou à la Banque Mondiale, faire de la Politique, ou pourquoi pas, prendre une retraite bien méritée et aller à la pêche, faire du bateau, ou écrire des livres, voire des poèmes, ou des pièces de théâtre.
- Et pour les Gouverneurs des Banques Centrales Nationales c’est pareil ?
- En gros oui. Sauf que leur mandat n’est que de cinq ans, au minimum.

Suite de l’histoire.
Le Directoire et le Conseil des Gouverneurs se réunissent deux fois par mois, généralement les premier et troisième jeudis de chaque mois. C’est la première réunion qui, pour nous, est la plus importante, car c’est elle qui décide de la question de savoir si on modifie ou pas le niveau du « taux d’intérêt européen ». On comprend que cette décision soit une des informations économiques les plus récurrentes. Quinze jours avant on en parle déjà, dans les journaux, à la radio ou à la TV, le « jeu » consistant à essayer de la prévoir, de la « deviner », bref, de l’anticiper. Une semaine après, on en reparle encore, on la commente, on la décortique, et on essaie d’en déduire la décision du mois prochain. Et comme deux semaines plus une semaine cela fait trois semaines, et que trois semaines, cela fait presque un mois…

Application.
Ca y est. Vous allumez la radio. Ou bien vous ouvrez votre journal. Entre deux faits divers et la nouvelle du transfert de Ronaldo (le Brésilien) au F.C. Biache Saint Vaast (c’est chez les Ch’tis, Biache, et Biache, c’est à visiter absolument, à cause, entre autres, de « L’homme de Biache »…), vous apprenez que « La BCE a décidé de maintenir inchangé son taux d’intérêt ». Vous savez désormais « Qui c’est la BCE », qui donc, concrètement, a pris la décision. Ne manque qu’une chose. Car vu qu’ils sont actuellement, à la BCE, 22 à se réunir (22 = 6+16…), il reste à dire comment ils « se mettent d’accord » pour prendre leur décision, pour prendre ce qui deviendra, dans les medias, « la décision de la BCE ». Réponse : « on » vote. On envisage par exemple une hausse du taux d'intérêt européen, et on demande à chacun des membres de la BCE de se prononcer « pour » ou « contre ». Puis on compte les voix, et la règle est que la décision est prise à la majorité simple. Autrement dit, il suffit que la moitié plus une des voix exprimées soit pour, disons, une baisse du taux européen de un quart de point, et on vous dira que « La BCE a décidé d’abaisser son taux d’intérêt d’un quart de point » (Un « point », c’est simplement « Un », le chiffre « Un ». En conséquence, un quart de point, c’est 0,25. Si avant la décision le taux d’intérêt était de 2%, une baisse de ce taux de un quart de point fait que désormais le taux d’intérêt s’établit à 2 ‑ 0,25 = 1,75%).
Lors du vote, chacun des membres de la BCE compte pour une voix. Cela veut dire que le Gouverneur de la Bundesbank (la Banque Centrale allemande) et le Gouverneur de la Banque de France ont le même « poids » (cocorico !!!), lequel est le même que celui du Gouverneur de la Banque Centrale de Malte (cocorico ???... Tilala-itou ???...). Quant à la question de savoir ce qui se passe en cas d'égalité des « pour » et des « contre », à l’issue du vote, la réponse est claire : c’est le camp du Président qui gagne. Normal. C’est le Président, quand même.

Retenir donc que « la décision de la BCE » n’est pas la décision du seul Président de la BCE, en l’occurrence, actuellement, Monsieur Jean-Claude Trichet. Car chaque pays y participe « un peu », représenté par le Gouverneur de sa propre Banque Centrale nationale. Mais attention ! Ce dernier n’est pas sensé représenter les intérêts de son pays. Il s’est même solennellement engagé à ne voter qu’en fonction de ce qu’il croit bon pour l’UEM, pas pour ce qu’il croit bon seulement pour son pays ! (Bien sûr, une fois qu’on a dit ça, chacun vote « en son âme et conscience »…).

Et la démocratie dans tout cela ?

La question se pose depuis bien avant la naissance de l’UEM, en 1999. Elle était déjà au cœur des débats et discussions que souleva le projet de monnaie unique en Europe (à la fin des années 1980). Encore aujourd’hui, c’est très régulièrement que la BCE est « accusée » d’être l’institution européenne de très loin la moins démocratique de toutes. Les arguments allant dans ce sens évoquent la plupart du temps la coupure radicale que le Traité de Maastricht a instituée entre la BCE et « le peuple ». D’un point de vue technique, ces arguments sont défendables, mais parfois délicats à manier.
Il y aurait un premier argument possible qui s’appuierait sur le fait que les membres de la BCE ne sont pas élus au suffrage universel direct. Mais cet argument est facilement contestable. D’abord parce que « c’est pareil » à la Commission Européenne. Ensuite parce qu’on vous dira que les membres de la BCE sont nommés « démocratiquement » par des chefs d’Etat qui eux-mêmes ont été élus au suffrage universel. Enfin, parce qu’on pourra aussi vous dire que dans un pays, ce n’est pas parce qu’une institution majeure n’est pas composée d’hommes et de femmes élus au suffrage universel direct que ce pays n’est pas une démocratie (exemple du Sénat en France).

Il y a ensuite la question de l’indépendance de la BCE. C’est sur cette question que porte l’essentiel des débats. On a vu que l’indépendance de la BCE est totale et s’applique tout autant à ses rapports avec les responsables des Etats de l’UEM qu’à ses rapports avec les autres institutions de l’Union Européenne, la Commission et, surtout, le Parlement européen. D’où deux critiques possibles qui peuvent aboutir à ce diagnostic d’une BCE (et donc, pour certains d’une Europe) non-démocratique.
On peut ne pas être d’accord sur le fait que la politique monétaire (la décision de modifier le taux d’intérêt) ne soit pas du ressort des Etats, et que la confier à une « entité » totalement indépendante soit un acte « anti-démocratique ».
On peut aussi considérer que le fait que les membres de la BCE n’aient, relativement à leurs décisions de politique monétaire, de compte à rendre à personne (ils sont irrévocables), ni aux Chefs d’Etat et de Gouvernements, ni aux députés européens (a fortiori encore moins aux députés nationaux), que ce fait là, cette impossibilité d’un contrôle « populaire » soit une « entorse grave » à l'expression de la démocratie. Sur cette question, le débat est complexe, ouvert, et le sera longtemps encore. Mais il reste que son intérêt ainsi que sa pertinence sont certains. Notamment parce qu’il montre, ce débat, qu’au-delà des nécessaires considérations techniques, fussent-elles les plus « terre à terre », comme « Comment vote-t-on à la BCE ? », ou « Comment est nommé le Président de la BCE ? », il est bien difficile de n’aborder ces questions que sous leur angle strictement économique, et qu’une fois de plus, dès lors qu’il est question de la place et du rôle de la monnaie dans une économie, les considérations politiques ne sont jamais très loin.

Finalement, peu importe de connaître les modalités du fonctionnement pratique de la BCE en soi. Ce qui compte, c’est ce que « révèlent » ces aspects techniques quant à la « philosophie », à « l’esprit » qui animent la construction européenne. De cela, la nomination du Président de la BCE est une illustration parfaite. Car elle est toujours, à coup sûr, un « grand moment politique ».

Paris, mi-1998, un grand restaurant. Un couple pas ordinaire est attablé autour d’une très grande table. On reconnaît sans peine Jacques Chirac (JC) et Helmut Kohl (HK). On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là, mais ils ont l’air d’avoir déjà très « chaud ».

JC - C’est extraordinaire cette histoire de monnaie unique. Franchement, je n’y croyais pas.
HK - Moi cheu n’en foulais pas fraiment. C’est Franzois qui m’a un peu forzé le main. Et tu sé, Chaqueu, zi on afait fait une révérandoumeu chez nous, en Alleumagneu, jeu zuis zur que z’est le « Neineu !! » qui l’auré emborté.
JC - Je sais Hemult. En France ça c’est joué à rien du tout. Tiens, reprends donc un peu de choucroute. Elle est fameuse, non ?
HK - Cetteu choucrouteu est exzepzionelleu. De touté fazon, on né chamais dézu, avec toi, mon cher Chaqueu, question bouffeu !!! Ah Ah Ah !
JC - Ressers moi aussi de la Corona (c’est, dit-on, la bière préférée de Jacques Chirac).
HL - Francheument Chaqueu, je prévèreu le fin planc.
JC - Ah oui. Ben moi, je m'reprends une Corona.
HK - Tu es sureu ?
JC - T’inquiètes pas Helmut. Des Coronas, je peux en boire dix à la suite. Mais après celle-ci, je vais t’accompagner sur le blanc, mon cher Helmut.
HK - Tu devrais effiter les mélanches, Chaqueu. Mais bon, si on parlait du Pressidente de la BCE.
JC - Tu as raison, Helmut. On est là pour ça . Ah Ah Ah !!! Alors. On met qui à la tête de la BCE ? Moi je verrais bien un Français. Pas toi ? Après tout, on a déjà décidé de mettre la BCE à Francfort. Ca vous fait un point, à vous, les Allemands. Si on met un Français Président, ça égalise. Voilà qui me paraît juste. Non ?
HK - Ecoute Chaqueu, tu zais bien que ceu n’est pas possibleu.
JC - Oui mais je te répète, Helmut, que la BCE est à Francfort. C’est déjà pas si mal, pour vous.
HK -Arrèteu avec cetteu arkumente, Chaqueu. Tu sais pien qu’on n’allait pas mettreu la BCE en Italie !
JC - Et pourquoi pas en Italie ? A Naples par exemple ! Non mieux : à Palerme ! La BCE à Palerme !!! Ah Ah Ah !!! Elle est excellente celle là ! Le siège de la BCE à Palerme !!! Décidément, mon cher Helmut, qu’est-ce qu’on rigole avec toi !!!
HK - Neu rigoleu pas avec za, Chaqueu. Nous en Alleumagneu, ça neu nous fé pas rireu.
JC - Je plaisante, Helmut. Mais note qu’on aurait pu la mettre au Luxembourg, la BCE. C’est plus près de chez vous le Luxembourg. Et c’est sérieux le Luxembourg. Et puis ça aurait eu une certaine classe : le siège de la BCE au beau milieu d’un paradis fiscal et bancaire. La paix royale quoi ! Ah Ah Ah !!! Elle bien bonne, celle là aussi ! Non ? La BCE au Luxembourg !!! Décidément mon cher Helmut, tu me feras toujours bien marrer !
HK - Allez Chaqueu ! Arrèteu ! Et zois zérieux une minuteu. Il faute abzolument oune alleumand à la têteu deu la BCE. Perzonneu en Allemagneu ne peut imachiner une autreu pozibilité.
JC - Bon Helmult. On va pas se fâcher pour si peu. Tiens, repasse la choucroute, s'il te plaît.... Merci... Putain c'qu'elle bonne... Mais un Allemand, franchement, c'est impossible. En France, on aurait l’impression d’avoir, comment te dire, d’avoir perdu la guerre. C’est un peu gros comme argument, j’en conviens volontiers, mais il n’est pas loin de la vérité, mon cher Helmut. C'est pour cela qu'il faut un Français à la tête de la BCE.
HK - Impozibleu ! En Alleumagneu, les gens n’ont chamais eu konfianceu dans la Franceu, pour uneu monnaie bien chérer. Tu leu sé trè pien, Chaqueu. Déjà que pour nous, partacher leu mêmeu monnaie avec fous c'est dureu, très dureu...
JC - Pas de Français ? Alors pas d’Allemand non plus ! Mon cher Helmut, je suis obligé de te dire que je serai intransigeant là-dessus.
HK -Cé fraiment dommacheu, Chaqueu.
JC - Je sais. Mais c’est comme çà. C'est rien moins qu'une question d'honneur. Et chez nous en France, l'honneur c'est sacré.
HK - Alors mettons un Hollandais ! Leu Hollandais, vu de Franceu, c’est pas un Alleumand. Et pour nous, la Hollandeu, c’est presqueu l’Allemagneu. Cà fé au moins vingt ans que leur monnaie est chérée commeu la nôtreu, qu’ils font tout commeu nous. On augmente notreu taux de l’intérêt, ils leu font aussi. On leu baisseu, ils suiveu. Le Florin, c’est finaleument qu'un peutit cloneu de notre cher Markeu. Alors afec un Hollandais, cheu peux, dans mon pays, faireu passer leu pilluleu, comme fous diteu chez fous., cher Chaqueu.
JC - Un Hollandais ? Tiens, je n'y avais pas pensé. Laisse moi réfléchir un peu, s'il te plaît.
HK - Bien zureu mon chèreu Chaqueu.
JC - Voyons voir... La Hollande est un pays plat... C'est très bon pour la stabilité de la monnaie. Dans le Gouda il n'y a pas de trous... Ca réduit les risques de déficits en tous genres. Les Hollandais sont peu nombreux... Ils doivent faire de la bonne bière... Ils ont des moulins...
HK - Alors cé d'accord, Chaqueu ?
JC - C'est d'accord, mon bon Helmut ! Et puis on va pas passer des heures là-dessus. Mais c'est bien parce que c’est toi. Et à une condition : ta parole d’honneur que le prochain Président de la BCE sera Français !
HK - Si cela peut te faire plaisireu, Chaqueu. Pas de problèmeu. Tu sé bien que personnelleument, cheu n’ai rien contreu les Franzais.
JC - Allons donc pour le Hollandais. Tappe là, Helmut ! Et sers nous un verre de blanc.
HK - Tu crois pas que là on exagèreu un peu, Chaqueu ?
JC - T'inquiètes pas Helmut. On mangera des pommes en dessert ! Tu verras, ils ont un Calva d'Enfer, ici. Ah Ah Ah !!! D'Enfer, Helmut !!! Denfert Rochereau !!! Ah Ah Ah !!!

Et c’est ainsi qu’on nomma comme premier Président de la BCE le Hollandais Wim Duisemberg, au terme d’un accord implicite qui prévoyait qu’il serait remplacé par un Français. L’accord allait même plus loin puisqu’on avait demandé à Wim Duisemberg de « partager » son mandat en ne restant à la tête de la prestigieuse institution que la moitié d’un mandat normal, soit quatre ans, de sorte qu’il soit remplacé par un... Français.
De fait, cinq ans plus tard environ, à l’automne 2003, c’est, comme « prévu », un Français, Jean-Claude Trichet, qui prit la place de Wim Duisemberg, devenant ainsi le deuxième Président de la BCE. On a même les photos !

Musique.

dimanche 26 juillet 2009

Les Dix Commandements (de la croissance et du développement économiques)

Je ne vais pas tous les étés en vacances à Saint-Tropez, faire comme tous ces connards qui sabrent des bouteilles de champagne à 12 000 balles pour arroser des putes.
Gérard Lanvin - Acteur français -Avril 2009.


La crise actuelle rappelle à ceux qui l’avaient oublié que nos sociétés reposent sur un impératif économique majeur : la « croissance économique », à savoir, pour une période donnée, disons une année, l’accroissement du volume de biens et de services produits (la « Richesse », au sens économique du terme), autrement dit l’accroissement du PIB, qui est aussi, le PIB, l’ensemble des revenus distribués, sous quelques formes que ce soient, au cours de l’année. Et c’est tous les jours ou presque que nos journalistes, hommes politiques et économistes s’expriment dans les medias pour nous dire ce qu’il faudrait faire pour « relancer la croissance » dans les pays économiquement plus ou moins développés, voire « faire naître la croissance économique » dans les pays pauvres.
Mais au-delà d’une croissance économique ponctuelle, ce que recherchent nos sociétés, c’est une croissance permanente, une croissance chaque année, année après année, bref, une croissance durable. Appelons là, cette croissance durable, « développement économique », au sens où sans « croissance économique » il n’y a pas de « développement économique » possible, il n’y a pas même de « développement économique » imaginable, de « développement économique »pensable.

Cette manière de voir notre monde comme une accumulation permanente et nécessaire de richesses est en née en Europe occidentale (d’abord en Grande-Bretagne) aux alentours de 1800, et il n’est pas inutile, c’est peut-être là même une règle générale, de revenir à cette « origine » pour retrouver les causes de cette véritable « Révolution », pour redécouvrir les ingrédients qui mis ensemble ont permis cette « rupture » historique que fut la naissance du capitalisme moderne et avec elle l’avènement de la « croissance économique » comme moteur central de nos sociétés. Car tous ceux qui, aujourd’hui, où que ce soit dans le monde, souhaitent le « décollage », le retour, ou l’accentuation de la « croissance économique », tous souhaitent mobiliser ces ingrédients qui en permirent l’apparition, en Europe occidentale (d’abord en Grande-Bretagne), aux alentours de 1800.

Bien évidemment les économistes ont des choses à dire sur la question. Et s’il est un sujet, un thème, un débat pour lequel on peut dire qu’il existe un assez large consensus au sein de leur « communauté », c’est bien à propos des causes de la croissance, à propos de ce qu’on appelle communément les « facteurs de la croissance ».

Dès 1776, Adam Smith, un Philosophe spécialiste de Morale et passé à l’Economie Politique (c’est comme cela qu’on appelait l’Economie, à l’époque) - une sorte de transfuge - avait posé les bases, observant le développement économique de la Grande-Bretagne, et énonçant deux causes majeures de toute « croissance économique » : l’extension des marchés, c’est-à-dire la multiplication des échanges d’une part, et, d’autre part, ce qui somme toute va de pair avec l’extension des marchés, la « division du travail », le fait que désormais les travailleurs ne vont plus s’attacher à fabriquer, seuls ou presque, un produit de « A à Z », ne vont plus réaliser, seuls ou presque, un « ouvrage », « leur ouvrage », ou, si l’on préfère, une « œuvre », « leur œuvre », voire leur « chef-d’œuvre », ils vont devoir, désormais, les travailleurs, se spécialiser dans la réalisation d’une partie de l’ouvrage, et d’une partie seulement. Par la suite, cette spécialisation sera de plus en plus poussée et va s’étendre à une partie de plus en plus large de la population, à ce point qu’aujourd’hui, très rares ceux qui peuvent dire que dans le cadre de leur travail, ils font « tout eux-mêmes ».
Si cette « division du travail », que nous pouvons facilement observer tous les jours, dans nos pays, mais aussi entre les pays, favorise la « croissance économique », c'est pour cette simple raison que plus les individus « se spécialisent », plus ils sont sensés être productifs, « efficaces », ce qui à l’arrivée aboutit à un accroissement de leur productivité, de la « productivité du travail » : en une heure, une journée ou une année, chaque individu produit alors plus qu’il ne le faisait auparavant. D’où l’augmentation de la production par application de ce rare théorème économique incontestable selon lequel « Plus on produit mieux plus on produit plus », lequel pourrait aisément se voir décliner en slogan politique, comme par exemple : « Travailler mieux pour gagner plus ! », qui, en dépit des apparences, a bien peu à voir avec un autre slogan qui fut au cœur de la campagne présidentielle de 2007 et dont il arrive qu’on nous le resserve encore de temps à l’autre, entre deux plats, mais dont je ne me souviens malheureusement pas, ce qui est une honte !

Depuis Smith (dans les soirées, salons, et autres « clubs », bien prononcer « Smite », et non « Smisse » ou « Smiffe », voire « Smisfe » ou « Smifse », car en prononçant « Smite », vous êtes sûr : 1) de bien faire comprendre à ceux qui vous écoutent, où que vous soyez, en France ou à l’étranger, que vous êtes français, « francément français », et que votre Anglais est excellent vu qu’il est digne de celui de Chirac (Jacques), de Delors (Jacques) ou de Platini ( Jacques ?, mais non, c’est Michel…)... ; 2) qu’on vous demandera de répéter car quand même, c’est plutôt rare, hors du mode des célébrités, les types qui prononcent « Smite », et là vous prenez l’avantage (si tant est bien sûr que tel est votre objectif), car en répétant, mine de rien, vous allez pouvoir vous mettre en valeur, puisqu’on vous y met, en valeur, en vous demandant de répéter : « Smite ! Adam (ici aussi prononcez bien « adan » et pas « adame ») ! Adam Smite ! Vous ne connaissez pas ? Voyons ! Vous m’étonnez ! Smite ! L’auteur de l’inoubliable Richesse des Nations ? 1776 ! Treize ans avant la prise de la Bastille. Smite ! L’un des tous premiers vrais Economistes ! La théorie des marchés, des prix, de la croissance, du commerce international… ». Et alors que l’euphorie vous gagne, qu’enfin vous allez pouvoir faire étalage d’une érudition flatteuse et par là impressionner tout votre entourage, alors donc que vous êtes déjà sorti de vos « startinges blocs » et que vous alliez « leur en mettre plein la vue », manque de chance, voilà t’y pas qu’un péquin sûr de lui s’avance et vous lance un innocent mais dévastateur : « Smisse ? Vous voulez dire « Adame Smisse » ? Mais tout le monde connaît ! Cher ami ». Et tout le monde, sauf vous, de retourner voir du coté du buffet s’il ne reste pas quelques petits fours. On appelle cela : « Un grand moment de solitude », ou « Se prendre une veste », ou encore « Un vent », c’est selon, c’est au choix, ça dépend surtout des générations…)

… depuis Smith donc, les économistes ont fait quelques menus progrès en matière de « Théorie de la croissance ». Ce n’est pas tant qu’ils ont fait, en la matière, des découvertes prodigieuses, qui renverraient les Adam Smith et autres illustres économistes passés aux oubliettes de la « Connaissance ». Disons qu’ils ont « précisé le propos », et ce qui n’était encore au début du XIXème siècle que conjectures, hypothèses, ou autres intuitions raisonnées, a été confirmé, affirmé, solidifié en « Théorie ». Rien de très compliqué au demeurant : toute la Théorie moderne de la « Croissance économique » énonce un résultat simple, très simple même. La « croissance économique », on parle bien ici d’une croissance durable, d’une croissance sur « longue période » (plusieurs décennies), est le produit de la combinaison de deux « facteurs » : du travail (on n’a pas encore trouvé le moyen de produire sans travail, sans hommes), et du progrès technique (des machines plus performantes, des travailleurs mieux formés, des entreprises mieux organisées), source d’accroissement de la productivité du travail.
Le « secret » de la croissance (on dit que les Templiers le connaissaient, mais bien avant eux les Pythagoriciens et les Zoroastriens…) n’a donc plus rien de « secret ». La preuve, on a pu le mettre en formule :

Volume annuel de la Production nationale = Quantité de Travail multiplié par Productivité du Travail.
Donc :
Croissance économique durable = Variation du Volume de la Production = Plus ou moins de Travail + Variation (à la hausse si possible) de la Productivité du Travail.
Retenir simplement, au final :
Croissance économique = Travail + Productivité du Travail.

Mais bon. Tout cela est bien beau, fort séduisant (on peut rêver), et indiscutable. Une fois qu’on l’a dit, on peut toujours « tomber » sur quelqu’un du genre éternel insatisfait, limite impertinent, du genre « même pas peur », « gonflé », « pas gêné », et qui ose demander : « C’est bien gentil tout ça, mais c’est un peu court, et ça n’explique pas vraiment les choses.
- Comment cela, cher Monsieur (ou Madame, c’est au choix) ? C’est pourtant clair. La croissance économique est le fruit de la combinaison d’une certaine quantité de travail, un volume total d’heures travaillées, et d’un certain niveau de la productivité de ce même travail, ce qu’on produit par exemple, en quantité, en une heure ou une journée de travail. Que dire de plus ?
- Personnellement, je n’y comprends toujours rien. Ce que vous me dites, c’est simplement que pour faire une omelette, il faut des œufs, de l’huile et du sel (en prenant, nous sommes d’accord, la recette de l’omelette de base, car après vous pouvez ajouter ce que vous voulez, dans l’omette, des lardons, des petits pois, ou du Nutella). Mais ça ne m’explique pas pourquoi en mélangeant des œufs battus avec de l’huile et du sel et en faisant chauffer le tout dans la poêle de ma belle-mère, j’obtiens une omelette, pas des œufs au plat, une choucroute « façon puzzle », ou du canard laqué. »

Pas si bête la question, finalement. Pénible, mais pas si bête. Car effectivement, si vous ne dites que ça, à notre Président (le mara de Carli), à Angelina KerMel, Bruto Selvirscono, ou au héros de ma « Cabane aux USA », si vous ne leur dites que : « La croissance vous ne retrouverez qu’en travaillant et performant », il leur manquera l’essentiel. Il leur manquera tout ce qu’il faut, comme conditions, pour que « ça prenne », pour que la croissance redémarre, et qu’elle perdure, longtemps, très longtemps. Et il va de soi que c’est « pire encore » si l’on parle d’un pays pauvre, très pauvre même, qui n’a encore jamais, dans son histoire, amorcé le quart du dixième d’un commencement de croissance, et où il s’agit de créer les conditions de ce commencement.

Au point où on en est, les historiens sont d’un grand secours. Certes l’Histoire n’est pas une science exacte, et il y a des désaccords majeurs, souvent, entre historiens. La question de l’origine du capitalisme par exemple, ne donne pas lieu à une seule « histoire ». Mais quand même, concernant la question des conditions générales d’une croissance durable, il est possible de faire émerger un « consensus historique ». Et comme ce consensus a le bon goût de converger sur les résultats de la Théorie économique, on se dit que sur ce point, « il doit y avoir du vrai ».

C’est ainsi que dans un ouvrage ambitieux et remarquable à la fois, intitulé Richesse et Pauvreté des Nations, et publié en 1998, l’historien américain David Landes propose une synthèse des conditions qui permettraient, en théorie, à une société d’être parfaitement adaptée à ce qu’il appelle « la quête du progrès matériel et de l’enrichissement général », en bref la croissance et le développement économique.
Notez qu’il ne s’agit pas de la description d’une « réalité » ayant déjà existé « en vrai ». Qu’il ne s’agit pas non plus d’un programme politique (on peut ne pas souhaiter que l’objectif central de nos sociétés soit la croissance et le développement économiques). Notez qu’il s’agit uniquement de proposer, en faisant le point sur ce que peut nous apprendre l’histoire économique du Monde, l’histoire des pays qui on réussi la croissance comme celle de ceux qui ont échoué (on apprend presque davantage d’ailleurs des échecs que des réussites), de proposer une forme de synthèse qui résumerait les conditions nécessaires, idéales et canoniques à la fois, propices à l’émergence et à la « durabilité » de la croissance et du développement économiques.

Réorganisées, c’est-à-dire exposées d’une façon différente de la présentation faite par David Landes dans son ouvrage, ces caractéristiques typiques du « pays en croissance » se résument finalement à ce que nous appellerons les « Dix commandements (de la croissance et du développement économiques) », valable pour tout pays, où qu’il trouve dans l’Espace et dans le Temps.

1- Dans de nouvelles techniques, et dans l’innovation, sans cesse tu investiras

Le progrès technique et l’innovation premiers moteurs de la croissance et du développement économique, c’est quelque chose sur lequel tout le monde est d’accord, historiens, sociologues et économistes, théologiens et thaumaturges sans doute aussi, et qui, en conséquence, n’est plus à démontrer, pour des siècles et des siècles.
Notez que ce premier commandement implique qu’à partir d’un certain niveau de développement, le pays soit capable, sinon de concevoir, de produire lui-même tout ou partie des moyens de production, des machines notamment, incorporant une part des innovations et des techniques nouvelles. Il implique aussi, tout « naturellement », le commandement suivant.

2- De la transmission des connaissances et des savoirs, la priorité des priorités tu feras

Ce commandement souligne ce qui est sans doute l’essentiel, à savoir que si la croissance et le développement économiques sont fondamentalement dus au progrès technique et à l’accroissement de la productivité du travail qu’il génère, la « base », pour un pays en quête de « croissance économique », c’est donc un système scolaire performant, à tous les niveaux et dans tous les domaines (enseignement général et enseignement technique), et où la transmission des « Savoirs » n’est pas « l’ennemi » des « Apprentissages » de toutes sortes (en clair où il n’y a pas de filières méprisées), de sorte que « l’excellence » soit identiquement reconnue quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne (des nanotechnologies à la coiffure, en passant par la mécanique auto et la boulangerie).
Cela dit, si l’on cherche à toujours remonter la « causes », on verrait assez vite qu’au-delà de la réflexion sur l’organisation générale du système scolaire, encore faut-il qu’il y ait quelque chose à enseigner, et que le contenu des matières, les méthodes de travail et, surtout, les manières de penser, ne soient pas contradictoires avec les impératifs de la croissance. La « croissance économique » suppose des « esprits » rationnels, pas forcément des « robots » certes, mais des « esprits » qui, au moins dans le cadre de leur travail, dans le cadre de la production de richesses donc, aient été en quelque sorte vaccinés contre les formes traditionnelles d’irrationalité, les magies et les superstitions toutes sortes. Le cadre commercial de telle grande entreprise industrielle est tout à fait libre, le soir, chez lui, entre amis, de « faire tourner les tables » ou de pratiquer des rituels magiques, c’est son droit. Ce qu’on lui demande, c’est de ne pas user de ce genre de pratiques (de façon visible en tout cas, car la magie…) dans le cadre de ses relations commerciales avec les clients de l’entreprise. De même votre boulanger peut croire à la « multiplication des pains ». Libre à lui. Maintenant, s’il compte là-dessus pour faire tourner sa boutique… Quant aux scientifiques, ceux qui sont au centre même du cœur de la croissance, puisque les scientifiques, ce qu’ils produisent c’est rien moins que La Science, rien ne les empêche de croire en toutes sortes de choses étranges, mystérieuses, secrètes, voire d’appartenir à des confréries mystiques ou des sectes, tant que ces « visions » s’arrêtent à la porte de leur laboratoire et, surtout, de leur salle de cours, on ne leur dira jamais rien.
Où l’on voit au final, qu’au sommet de « la chaîne des causes », on trouve, comme condition de la transmission des connaissances, comme condition de la croissance et du développement économiques, on trouve tout simplement une forme de liberté, la liberté intellectuelle : le droit à la curiosité et à la découverte et, ce qui va nécessairement avec, une certaine liberté de penser (Bonjour au passage aux intégristes et psychopathes au pouvoir de toutes sortes !!!).

3- Les libertés tu libéreras

Certes il y a cette « liberté intellectuelle » dont on vient de parler. Qui suppose a priori une certaine liberté politique (quoique…). Mais il y a bien sûr et surtout, ici, la liberté économique : liberté de vendre, liberté d’acheter, liberté d’emprunter ou de prêter, de travailler, d’embaucher, etc. Car sans concurrence, pas de croissance. Or qui dit concurrence dit esprit d’initiative, émulation, libre-entreprise, liberté d’échanger et donc, extension des libertés économiques individuelles.

4- Les Droits tu garantiras

Cela dit, rappelons que la concurrence et la « liberté économique » ne sont pas synonymes de « laisser-faire » absolu et autres« foutoirs », et ont peu à voir avec une quelconque « loi de la jungle ». L’Etat est indispensable à l’exercice d’une « concurrence libre et non faussée » en général, et particulièrement ici, afin de protéger les libertés économiques individuelles. Pour garantir donc le respect des contrats passés, entre commerçants, entre employeurs et employés, etc, car quoi qu'on dise, « la parole a ses limites ». Pour garantir aussi cette « chose toute bête » qui nous est, à nous, tellement familière qu’on ne la remarque plus, mais sans laquelle tout le système s’effondrerait : les « droits de propriété ». Imaginez que vous ne puissiez prouver que votre voiture est bien à vous, que votre appartement est bien à vous, ou que votre entreprise est bien votre entreprise, bref qu’il n’y ait pas de « droits de propriété ». « Vate dou i-ou dou ? » Traduction : « Vous faites quoi ? » Cette garantie de nos droits n’est finalement qu’un des moyens permettant d’assurer aux personnes le minimum de sécurité sans lequel jamais ils ne s’aventureraient sur le terrain de la croissance et du développement économiques. La liberté c’est bien. La liberté sans la sécurité, c’est tout autre chose.

5- L’équité tu exigeras

Mais pour que la « croissance dans la concurrence » soit durable, il faut une condition supplémentaire : il faut que les « fruits » de la croissance et du développement soient partagés de façon « équitable ». Car ces individus, à qui l’on a « offert » cette liberté économique, laquelle a des conséquences qui ne sont pas forcément vécues par tous comme franchement positives, il faut au minimum, que ces individus aient le sentiment d’être rémunérés de façon « équitable ». Le système de rémunération « idéal » ici est donc un système qui serait pour l’essentiel individualisé, et qui récompenserait au mieux les talents et les mérites, plutôt que la « naissance » ou les « relations » de toutes sortes, l’appartenance « au réseau », et les « léchages de bottes » de toute nature. A l’arrivée, un tel système de rémunération a aussi l’avantage de déboucher sur la création d’une « classe moyenne » nombreuse, qui, entre autres parce qu’elle est fortement consommatrice, mais aussi parce que son existence est le gage d’une certaine « paix sociale », favorise effectivement la croissance économique et le développement économique.

6- L’égalité tu imposeras

Egalité des sexes bien sûr. Egalité des races bien sûr. Des Religions bien sûr aussi. Toute mesure allant dans ce sens est bonne pour la croissance et le développement économique. Ce commandement implique donc une lutte constante contre toute forme de discrimination, à l’embauche notamment, mais aussi passée l’embauche, dans l’entreprise. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si dans la définition officielle de ce que l’on appelle tous les jours « le développement durable », définition officielle posée en 1987 à l’ONU dans le cadre du rapport dit « Rapport Brundtland », il est explicitement écrit qu’un « développement durable » ce n’est pas qu’une croissance économique soucieuse de préserver « l’intégrité écologique » de la planète, c’est aussi, un « développement durable », une « croissance économique » qui minimise autant que possible les inégalités et les discriminations de toutes sortes.

7- Un bon Gouvernement tu formeras

C’est quoi un bon Gouvernement ? Un bon Gouvernement pour qu’il y ait croissance et développement économique ? Vaste question, à laquelle personne ne peut prétendre apporter La Réponse, la seule, l’unique, définitive et sans appel. David Landes (d’autres historiens vont également dans ce sens) indique simplement quelques orientations générales qui lui semblent correspondre aux « enseignements » de l’Histoire économique.
C’est d’abord un Gouvernement stable. Stable donc prévisible. Un Gouvernement stable et prévisible constitue en effet un fort réducteur d’incertitude bien utile à tous ceux qui prennent des décisions économiques les engageant dans l’avenir, et en l’occurrence, ici, « tous ceux », c’est pour ainsi dire « tout le monde ». Notez que cette « qualité » de « stabilité » n’implique pas forcément qu’on a affaire à un gouvernement de type démocratique.
C’est aussi, « le bon Gouvernement », un Gouvernement honnête, attentif aux doléances des uns et des autres, des plus démunis en particulier, redresseur de torts quand nécessaire, et faisant de la lutte contre les privilèges, contre les avantages indus, contre toutes les « rentes de situation », un de ses objectifs prioritaires. Inutile d’ajouter que c’est un Gouvernement qui ne connaît pas la corruption, sous une forme ou sous une autre.
C’est enfin un Gouvernement efficace dans sa gestion, modéré et modeste dans ses besoins, ce qui ne veut pas nécessairement dire modeste dans ses dépenses, s’il s’agit de dépenses d’investissement et non de dépenses « improductives ».

8- L’honnêteté tu imprimeras

On sait depuis longtemps que certaines « valeurs morales » prédisposent à la croissance, quand d’autres interdiront tout « décollage ». David Landes insiste sur l’honnêteté du Gouvernement, on l’a dit. Il insiste aussi sur l’honnêteté tout court, l’honnêteté de tous et de chacun, bref, l’honnêteté de tous les jours. Mais non pas une « honnêteté forcée », imposée par la Loi, et dont le non respect entrainerait des sanctions connues de tous. Pas une « honnêteté de trouillards » ! Idéalement, le fait « d’être honnête » devrait, pour tous, s’imposer comme normal, « naturel », et à la limite on ne devrait même pas y penser. L'Etat a donné l'exemple. Et l'exemple a été suivi.
L’honnêteté n’est certes pas la seule « valeur morale », la seule « vertu » qu’économistes et historiens ont mis en avant comme facteurs nécessaire à la croissance et au développement économiques. Mais si l’honnêteté occupe ici un place particulière au sein de l’ensemble des « valeurs morales », c’est sans doute parce qu’elle en « résume » beaucoup d’autres et, surtout, parce qu’elle est à la base de la confiance, laquelle est à son tour la condition première de l’échange, entre individus libres. Pas de confiance implique pas ou très d’échanges. Cela paraît évident. Or la croissance et le développement économique c’est quoi, sinon la multiplication dans le temps, dans l’espace aussi, des échanges marchands ?

9 – La mobilité tu faciliteras

Des échanges qui se développent, ce sont des marchés qui s’agrandissent. Or il faut bien les « traverser », ces marchés, en long, en large et en travers. D’où la nécessité de mettre en place, pour le Capital « physique » (machines, outils, usines, etc.), pour le Capital « financier » (placements et autres prêts), mais aussi pour le Travail, c’est-à-dire très concrètement les hommes, les conditions d’une mobilité géographique, d’abord. C’est une variante de la liberté.
Mais concernant les hommes, il y a plus, beaucoup plus même que la simple liberté de traverser son pays ou le Monde pour aller y exercer ses compétences. La mobilité des hommes absolument nécessaire à la croissance et au développement économique, c’est d’abord et avant tout la possibilité d’une « mobilité sociale », l’espoir toujours entretenu d’un « futur meilleur possible », pour soi d’abord, pour ses enfants, éventuellement, ensuite.
Notez au passage que ces deux mobilités, la mobilité géographique et la mobilité sociale sont intimement liées : on voit mal comment quelqu’un changerait volontairement de pays ou de continent pour y trouver, en toute connaissance de causes, pire que ce qu’il avait chez lui. A méditer dans le cadre de l’actuelle mondialisation, par exemple.

10 – Le nouveau tu aimeras

Les sociétés qui ont réussi la croissance et le développement économiques ont dû, un jour ou l’autre, accepter une coupure, non pas totale certes, mais une coupure quand même, avec des siècles d’habitudes, de coutumes, de traditions, et de manière de penser. Il leur a fallu se « tourner » vers l’avenir, accepter de s’y lancer, de prendre des risques nouveaux et souvent « inconnus ». Miser aussi sur la jeunesse. Et voir dans le « nouveau » quelque chose de positif, de « mieux » que « l’ancien ». En bref, cesser de croire que « C’était bien mieux avant et que décidément tout fout l’camp ! ».
On comprend que sans le respect de ce dixième commandement, l’idée même d’« innovation » n’a aucun sens. Or l’innovation fut la clé, est encore aujourd’hui la clé, et sera plus que jamais demain la clé de la croissance et du développement économiques.

Voilà. « La messe est dite ». Mais restons humbles. Car on l'a dit, il ne faut voir dans ces « Dix commandements » qu’une forme d’idéal, un modèle récapitulant des siècles d’histoire économique, que dis-je des siècles, des millénaires. Nulle part vous ne trouverez, quelque soit l’époque, un pays où tous ces commandements coexistent au même moment, dans leur « pureté » la plus éclatante. Il s’agit simplement, avec ces « Dix commandements », d’une grille de lecture, dont l’intérêt est surtout qu’elle donne à penser.
Exemple : Quand vous entendrez où lirez des propos sur ce qu’il faudrait faire pour obtenir davantage de « croissance économique », propos tenus par un journaliste inspiré ou un homme politique exposant le programme de son Parti, il y aura forcément, dans son discours, des « moments» qui s'inscritont, en « bien » ou en « mal », dans l’un ou quelques uns de ces commandements.
Autre exemple : Quand en famille ou entre amis, autour de la table, quand, entre deux plats ou deux rasades de Chardonnay, la discussion viendra sur des questions économiques, pensez à ces « Dix commandements », il en sortira forcément quelque chose. Quant au moyen de pas les oublier, c’est simple, collez un « post-it » avec les « Dix commandements » écrits dessus au dos de votre téléphone mobile; ça tient, et en plus, c’est très joli.

Enfin, il y a dans cette grille de lecture un énorme avantage qui consiste à toujours garder à l’esprit que la croissance et le développement économiques sont des phénomènes pluriels, où les aspects strictement matériels n’ont de sens que « croisés » avec des facteurs politiques, moraux et culturels. L’économie d’un pays ne peut se comprendre si on la sépare des institutions et de la culture qui le caractérisent. Et c’est d’ailleurs, soit dit en passant, l’existence de ces facteurs culturels qui explique en grande partie les particularités de la croissance et du développement économiques telles qu’on peut les observer dans des pays aussi différents que la France, le Japon ou les Etats-Unis, mais aussi désormais, l’Inde ou la Chine.

Maintenant il est clair que comme tout modèle, comme toute grille de lecture de ce genre, ces « Dix commandements » ne sont pas non plus ni la Bible ni le Coran et que sur ces bases, il devient possible, nécessaire même, d’approfondir tel ou tel point (c’est toujours plus facile de détailler quand on a d’abord « en tête » une vue d’ensemble des choses), de nuancer tel autre, voire d’en contredire certains, parfois. Car la perfection n’est pas ce monde. Et c’est bien mieux ainsi. Amen.

Tiens. Revoilà Lanvin.