lundi 1 avril 2013

Comment l’Allemagne a réinventé le STO
 
Nous sommes ici avec une intention précise : décider de la nature exacte des Indiens. S’ils sont les descendants d’Adam et d’Eve, soumis au péché originel, s’ils ont été rachetés par le sang du Christ, s’ils ont une âme semblable à la nôtre, s’ils peuvent comme nous prétendre à la vie éternelle.
Jean-Claude Carrière - La controverse de Valladolid - 1992.
 
Une des conséquences majeures de l’offensive lancée par Hitler contre l’URSS le 22 juin 1941 fut de transformer définitivement l’économie allemande en économie de guerre, c'est-à-dire en une économie où toutes les ressources disponibles allaient devoir être allouées à la production pour la guerre. Cependant, la mobilisation d’un nombre sans cesse croissant de soldats sur le front russe entraîna assez rapidement un effet somme toute prévisible : la pénurie de main d’œuvre dans l’industrie. C’est pourquoi les dirigeants allemands mobilisèrent tous les moyens possibles pour soit faire travailler les peuples occupés pour le Reich, soit les faire venir en Allemagne, de sorte à ce qu’ils fournissent la main d’œuvre nécessaire. Cette mise à disposition des travailleurs étrangers concerna quasiment tous les pays vaincus. Elle connut une tournure spécifique en France car ce pays fut le seul où le gouvernement national en place à Vichy prit une part active à ces transferts de main d’œuvre, dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler une « collaboration économique ».
En France, l’opération se déroula en trois étapes. D’abord, dès 1941, la propagande, qui visait à attirer des volontaires français dans les campagnes, les fermes et autres usines allemandes. L’offre était attrayante compte tenu de la difficulté de l’emploi en France. Puis, en particulier avec une décision prise le 22 juin 1942, on annonça que l’Allemagne libèrerait 1 prisonnier agricole en échange de la venue dans les usines allemandes de trois ouvriers spécialisés. On appela cela « La relève ». Et l’on notera que la pénurie de travail dont souffrait l’économie allemande était déjà, et c’est bien normal compte tenu du contexte, une pénurie de travailleurs spécialisés. Et l’on notera aussi que ce marchandage étrange pourrait assez facilement être « traduit » en termes modernes comme une espèce de « taux de change réel ». Enfin, en raison du succès pour le moins mitigé de « La relève », la troisième étape consista à radicaliser la procédure. Le gouvernement Laval décréta la célèbre Loi du 16 mai 1943, laquelle instaura en France le Service du Travail Obligatoire, dit aussi STO, dont l’objectif était de forcer la main d’œuvre française à venir travailler en Allemagne.
Au total, ce furent environ 2 millions de travailleurs français qui travaillèrent en France pour l’occupant, 400 000 Français qui se portèrent volontaires pour aller travailler en Allemagne, et environ 650 000 ouvriers français qui furent mobilisés dans le cadre du STO.

C’était l’introduction.
 
Maintenant la suite, qui se déroule quelques 50 années plus tard, au tout début des années 1990 en Allemagne. Il se trouve en effet que l’on vient de découvrir un document étonnant dont il vaut mieux que la presse internationale ne fasse pas trop écho tant les conséquences de cette découverte pourraient être explosives.
Ce document, bizarrement rédigé en Anglais, est le compte-rendu d’une réunion secrète qui se serait tenue à Berlin le 18 juin 1990 (le lieu exact n’est pas indiqué mais on connait l’heure du début de la réunion). S’y trouvaient les plus hauts responsables de la classe politique allemande ainsi que l’élite économique de ce pays, dont, bien sûr, le Président de la Bundesbank (la Banque Centrale allemande), les représentants des grandes banques commerciales et les patrons des très grandes entreprises tous secteurs confondus. Malheureusement le document ne comporte pas les noms des différents intervenants. En revanche les positions avancées par les uns et les autres sont retranscrites avec une fidélité rare qui donne à ce document une valeur historique inestimable. C’est une partie de ce document que nous reproduisons ici.
 
- Ce Mitterrand est complètement fou. Nous proposer d’échanger notre réunification contre la mise en place d’une monnaie unique en Europe ! Il se croit où ?
- Mitterrand se prend pour un écrivain et un amoureux des Lettres. Il ne comprend rien à l’économie et affiche d’ailleurs ouvertement qu’il n’en a rien à faire.
- Abandonner notre Mark ! Partager la même monnaie avec l’Espagne, l’Italie, la France
- La Grèce !!! Ah Ah Ah !
- Pourquoi pas Chypre aussi ?
- AH AH AH AH AH !!!!
- Allons passons aux choses sérieuses…
- Attendez…
- QUOI ?
- Réfléchissons un peu… Il y a peut-être…
- Vous plaisantez ! Ce projet de monnaie européenne est complètement débile. Il n’y a qu’un Français mégalomaniaque pour avoir pareille idée.
- C’est vrai. Vous croyez que notre peuple va accepter comme ça de perdre le symbole de sa puissance et de sa prospérité économique.
- Surtout qu’ils sont déjà nombreux chez nous, à l’Ouest, à ne pas digérer le choc de la réunification. Alors si maintenant on parle de partager la même monnaie avec les pays du Club Méditerranée, je ne vous dis pas l’émeute !
- AH AH AH !!! Les pays du « Club Med » !!! Elle est bonne celle-là.
- Je vous comprends. Mais écoutez-moi. Cette monnaie unique… c’est peut-être notre chance.
- Ah ?
- Peut-être le moyen de sauver notre pays de…
- Le sauver de quoi !?! L’Allemagne est de loin l’économie la plus forte d’Europe. Notre monnaie est une monnaie mondialement forte. Notre industrie est réputée dans le monde entier. Nous avons éradiqué l’inflation…
- Certes. Mais cela, c’est une vision à court terme.  Si l’on se place dans le long terme, la très longue durée… Tenez, si l’on se projette en 2050 par exemple…. Et ce n’est pas si loin 2050, non ? Vous savez comme moi que notre pays est miné…
- QUOI ?
- Mais oui. Vous savez qu’au fond notre société connait un énorme problème. Un problème qui pour l’instant ne s’est pas pleinement révélé. Mais vous savez comme moi qu’à partir de maintenant il va commencer à se manifester et que si rien n’est fait…
- A quoi pensez-vous ?
- La démographie bien sûr. Vous n’ignorez pas que notre pays est un des pays dans le monde où le taux de fécondité est le plus bas, et qu’en conséquence, si rien n’est fait, notre pays est inexorablement condamné à se dépeupler. On parle d’une réduction de la population de l’ordre de 20% d’ici 2050 ! C’est terrible ! Car alors cela veut dire qu’on ne disposera plus de la quantité de main d’œuvre nécessaire pour maintenir la croissance. Et comme, bien sûr, la population va non seulement décliner mais aussi vieillir, il faudra entretenir un nombre de vieux de plus en plus important avec une population active potentiellement de moins en moins nombreuse ! Bref, c’est la quadrature du cercle. Autrement dire l’impossibilité absolue. Et à l’arrivée, immanquablement, le déclin de la Nation.
- D’accord, mais en quoi la monnaie unique pourrait-elle constituer la solution ?
- C’est vrai ! Une monnaie unique ça ne peut pas marcher. Pas maintenant en tous cas. C’est trop tôt. Les conditions économiques de base requises pour qu’un tel projet soit viable sont très loin d’être établies. Il suffit de voir les divergences entre notre économie et celle de l’Italie et on comprend que c’est économiquement impossible.
- Et comme c’est impossible, si l’on force quand même, une fois en place le système sera ingérable.
- Il faudrait avancer d’abord dans l’union politique, puis alors, mais alors seulement, pourquoi pas, passer à l’unification monétaire. Mais ça, ce n’est pas demain la veille…
- Je suis d’accord. La moindre crise fera tout exploser !
- Justement… C’est ça notre chance.  Il est clair que dans l’état actuel des choses le projet est insensé et ne pourra conduire qu’à des crises ingérables. Imaginez alors ce qui se passera. Tenez par exemple, prenez une crise qui frapperait l’économie du sud de l’Europe et elle seule. Etant donné que l’Europe n’aurait pas les moyens de la gérer. Etant donné que compte tenu des Traités en place les pays concernés se verraient privés de nombre d’outils dont dispose tout pays ayant encore sa monnaie : son taux de change, son taux d’intérêt, ou encore sa politique budgétaire, ces pays connaîtront forcément une très forte hausse de leur chômage, chez les jeunes comme chez les vieux, et leur chômage touchera toutes les qualifications, donc aussi les travailleurs moyennement voire très qualifiés. Et que vont-ils faire ces chômeurs grecs, espagnols, Italiens, portugais, voire même français ?
- La Révolution.
- AH AH AH AH !!!!!!
- Non. Ce qu’ils vont faire, ils vont tout simplement quitter leur pays, émigrer et venir chez nous, en Allemagne. Car chez nous, le travail manquera. Vous avez lu comme moi le tout dernier rapport confidentiel de la Bundensbank qui fait état des pénuries de main d’œuvre que notre pays va connaître dès la première moitié du XXIème siècle.  Tous les métiers sont concernés, plus particulièrement les métiers qualifiés : ingénieurs, informaticiens, électriciens, infirmiers, conducteurs de trains, même des médecins !!! Le rapport fait état d’une pénurie de l’ordre de 6 à 7 millions de travailleurs qualifiés d’ici 2025 !
- C’est énorme.
- C’est surtout le deuil ne notre économie.
- L’écroulement de la société.
- La disparition de l’Allemagne !!!!!!
- Alors comme il ne faut pas compter sur une hausse de la natalité vu qu’il n’y a aucune raison que nos familles se remettent, subitement, à faire 3 ou 4 enfants, il ne reste qu’un espoir pour sauver notre Nation du désastre : l’immigration. Et seule une succession de crises dans le sud de l’Europe, mais ailleurs aussi pourquoi pas, pourra accélérer la venue chez nous des travailleurs dont notre économie et notre beau pays ont et auront besoin. Et ces crises, la monnaie unique nous les fera assurément !
- ASSUREMENT !!!!!!
Fin du document.


Epilogue

Depuis 2010 l’émigration en Allemagne bat tous ses records historiques.
Des travailleurs issus de l’Europe de l’Est mais aussi et surtout des pays de l’Europe du Sud, durement touchés par la crise : la Grèce, l’Espagne en particulier, mais aussi l’Italie et le Portugal. On dit même que ce phénomène est proche de gagner la France, les spécialistes évoquant ce qu’ils appellent un « effet Ribéry ».
La plupart de ces « exilés volontaires » sont jeunes.
La plupart sont qualifiés voire très qualifiés.
Tous disent que leur décision est irréversible et qu’en conséquence leur départ est conçu comme définitif.
Fin de l'épilogue..

samedi 30 mars 2013

Deux choses sur l’Europe
 
Il est interdit de vendre à crédit des boissons alcooliques.
Code de la Santé Publique - Art. L3442-I.
 
 
« Nous vivons une époque formidable ! ». Tenez, par exemple, la crise chypriote. Pour ceux qui n’ont pas d’ordre de grandeur à même de leur permettre de visualiser « l’ampleur du désastre », qu’ils sachent que Chypre, c’est l’équivalent du Limousin. Non pas que Chypre soit le principal pourvoyeur de l’Europe en matière de porcelaine, ou alors ce serait de la porcelaine « façon poupées russes » ! Ah Ah ! Non. C’est que, plus simplement, le PIB de Chypre équivaut approximativement à celui du Limousin, c’est-à-dire, en soi d’abord, mais surtout relativement ensuite, à pas grand-chose, en somme, en tout cas pas de quoi a priori faire trembler une zone géographique comme l’Union européenne, composée de 27 pays, peuplée de 504 millions d’habitants, où circulent pas loin de 200 millions d’automobiles, où l’espérance de vie moyenne est de l’ordre de 77 ans, où le revenu annuel par habitant est d’environ 26 000 euros ( soit 38 000 dollars au cours actuel de l’euro en dollar), où les forêts occupent 38% du territoire global, où les ventes de Ferrari ont littéralement « explosé » en 2012, sauf en Italie (mais si), et où la consommation de sushis ne cesse de croître en dépit d’études récentes et sérieuses démontrant l’absolue nocivité de cet aliment, pour le cerveau humain en général, et pour les femmes enceintes et les enfants en bas âge en particulier. Et pourtant, Chypre toussote et c’est toute l’Europe qui s’enrhume ! On croit rêver ! Mais on ne rêve pas…
 
On peut bien évidemment décrire la crise chypriote d’un point de vue technique, c'est-à-dire sous son aspect strictement économique, et évoquer, notamment, le paradis fiscal et bancaire qu’est devenu cette île par ailleurs fort pittoresque (force serait alors de noter ici, en cette période d’élection papale, que s’il existe des paradis fiscaux, c’est donc qu’il existe aussi des enfers fiscaux, voire des purgatoires fiscaux, Théologie quand tu nous tiens…), évoquer ensuite la manière avec laquelle fonctionnent les banques installées à Chypre (qui sont leurs propriétaires, leurs principaux clients, ce qu’elles font de l’argent qu’on leur confie et donc ce qu’elles possèdent comme actifs, etc.), aborder enfin la question de la manière avec laquelle l’Europe envisage de solutionner la crise. Mais quand bien même tout cela serait très intéressant, quand bien même ce serait, à un moment où à un autre, parfaitement obligatoire, il reste que la crise chypriote, en tant qu’elle constitue un nouvel épisode du « feuilleton européen », invite aussi à rappeler (« rabâcher » serait plus approprié ! « marteler » serait mieux encore !) au minimum deux choses essentielles que tout le monde devrait savoir sur la manière avec laquelle « on » a fait et continue de faire l’Europe, deux choses que l’on résumera par deux formules (c’est pratique une formule, non seulement une formule résume, condense voire cristallise, mais en plus une formule, ça se retient) : primo, « Il y a Europe et Europe ! » ; secundo : « L’Europe fait les crises qui feront l’Europe ! ».
 
« Il y a Europe et Europe ! »
 
Ce qui va suivre est somme toute assez banal, mais il vaut toujours la peine d’y revenir. L’idée est simple : la question européenne se décompose toujours en deux sous-questions : l’idée d’Europe d’abord, la manière avec laquelle on concrétise cette idée ensuite. Ce qui veut dire qu’à chaque fois que l’on discute de l’Europe, il convient d’être clair : discute-t-on de l’Europe en soi ou bien des modalités de sa construction ? Ne pas faire cette distinction évidente aboutit inévitablement à une cacophonie, un dialogue de sourds, des débats abracadabrantesques, c’est selon, voire à des tensions politiques desquelles le pire peut toujours ressortir.
 
Trois exemples suffiront à illustrer le propos : l’instauration de la monnaie unique dans le cadre du Traité de Maastricht, la mise en place d’une authentique Constitution européenne, la situation actuelle telle que vécue par les citoyens européens.
 
Le 20 septembre 1992 (c’était un dimanche…), les Français furent appelés à ratifier par voie référendaire le Traité de Maastricht, lequel Traité venait d’être signé par les chefs d’Etat européens en place et constituait une étape majeure de la construction européenne en ce qu’il comportait notamment (mais pas seulement) les dispositions relatives à l’instauration, à l’intérieur des pays signataires, de la future monnaie unique européenne. Au terme d’une campagne intense et plutôt haute en couleurs (on y vit même l’intervention de l’inénarrable Jean d'Ormesson ) qui focalisa très largement sur la seule question de la monnaie européenne, le résultat fut extrêmement serré : OUI : 51,04% ; NON : 48,96%. Dont acte.
Le 29 mai 2005 (c’était aussi un dimanche… étonnant, non ?), on remit le couvert : les Français furent de nouveau appelés aux urnes pour se prononcer, cette fois, pour ou contre l’adoption d’un Traité établissant une authentique Constitution pour l’Europe. La campagne fut plus acharnée (sans d’Ormesson en prime time cette fois) encore que celle de 1992. Quant au résultat, il fut inverse : le « NON » l’emporta largement avec 54,67% des suffrages contre 45,33% pour le « OUI ». Re-dont acte.
Quant à la situation actuelle dans nombre de pays membres de la zone Euro, elle laisse entrevoir une érosion du sentiment européen et une hostilité croissante de l’opinion publique vis-à-vis des institutions européennes en place et ce faisant vis-à-vis de l’Europe « tout court ». La récente élection en Italie (pas celle du Pape ! quelle idée ?) en est l’illustration. Les scores élevés obtenus par un clown dangereux d’une part (pas le Pape ! « Faut-il donc que je trisse ? » - Cyrano de Bergerac, Acte I scène 4), et par un bouffon pitoyable d’autre part (pas le Pape toujours ! ça alors !) ne sont certainement pas le fruit du hasard.
 
Le point commun à ces exemples ? A la base, une « simple » confusion. Une confusion donc, une confusion au sens strict du terme, c’est-à-dire au sens où deux ou plusieurs choses se trouvent confondues en une seule, fondent ensemble une seule et même chose. La confusion dont il s’agit ici est ce que nous appellerons « la confusion des questions », en l’occurrence la confusion de deux questions. Car en effet, vous pouvez par exemple être pour l’Europe, en tant qu’idée, d’idéal, de projet. Mais vous pouvez très bien aussi, au même moment, être contre la manière concrète avec laquelle l’Europe est en train d’être faite, ou telle qu’on vous propose de la faire. Il y a donc bien deux questions à toujours clairement distinguer, que l’on peut en gros résumer comme suit : « Pour ou contre l’idée d’une Europe unie ? » et « Pour ou contre la manière avec laquelle on va la construire? » Confondre ces deux questions en une seule est un réel problème, une erreur grave en fait, qui posent, entre autres choses, de sérieux défis à l’idéal démocratique (que par ailleurs on ne cesse de vanter). Prenez en effet l’un quelconque des ces trois moments européens majeurs et voyez qu’effectivement il y aurait intérêt à formuler des questions claires de sorte à éviter des débats inutiles et, surtout, de sorte à permettre aux citoyens d’exprimer, en toute connaissance de cause, des choix non ambigus et précis à la fois.
Pour ne prendre ici que la question de la Monnaie unique en Europe telle que prévue par le Traité de Maastricht, demander aux Français de voter « Pour ou contre Maastricht ? » tel qu’on l’a fait en 1992 était un véritable piège car le Traité de Maastricht proposait l’idée d’une monnaie unique mais comportait aussi des dispositifs relatifs à sa mise en place concrète. En demandant donc aux Français de voter « Pour ou contre Maastricht ? » on confondait en une seule question deux questions très différentes l’une de l’autre : « Pour ou contre l’idée, le projet d’une monnaie unique ? » et « Pour ou contre la manière de la faire ? ». Si bien que celui ou celle qui était favorable à l’idée, au projet d’une monnaie unique, parce que, par exemple, il se sentait un européen convaincu, ou qu’il pensait qu’effectivement il y aurait de gros avantages strictement économiques à en tirer, mais qui, par ailleurs, rejetait la solution concrète telle qu’inscrite dans le Traité, celui ou celle là donc se trouvait très embêté parce que le référendum l’obligeait, s’il votait « OUI » au nom du principe (première question) à en accepter aussi, de fait, les modalités (deuxième question). Conscient de cette contradiction, sa réflexion pouvait alors l’amener à voter « NON », histoire de manifester son désaccord vis-à-vis des modalités concrètes inscrites dans le Traité, ce « NON » devenant de fait, parce qu’on a confondu les questions, un « NON » à l’idée même de monnaie unique avec laquelle pourtant, on l’a dit, il était en principe d’accord.
Tout cela n’est pas que pure théorie. La preuve, pour le référendum de 1992 en France, environ la moitié de ceux qui votèrent « NON » étaient d’accord avec l’idée mais contre les modalités pratiques inscrites dans le Traité et voulurent exprimer ainsi une désapprobation qu’ils jugeait primordiale.. De même qu’environ la moitié des « OUI » émanèrent de farouches opposants aux modalités inscrites dans le Traité mais qui jugèrent leur adhésion à l’idée d’Europe, au projet européen, absolument prioritaire.
Idem en 2005 à très peu de choses près (le clivage politique qui coupa les partis traditionnels en deux lors de Maastricht opéra une rupture profonde et durable qui se retrouva presque inchangée lors du référendum pour le traité Constitutionnel) : on confondit, une fois encore, les deux questions, celle du projet et celle de la manière.
Idem aujourd’hui, dans les pays européens ravagés par les politiques d’austérité en place et « imposées » par l’Europe, où l’on continue de confondre les deux questions : « Pour ou contre l’Europe ? » et « Pour une contre cette Europe là ? ».
 
Au total donc, il se pourrait bien qu’à force de confondre les questions certains peuples européens, soucieux de rejeter la marche actuelle de l’Europe, en viennent à rejeter l’idée d’Europe tout court en, par exemple, plébiscitant tel clown dangereux ou tel bouffon pitoyable des que l’occasion se présentera. Et il se trouve que par les temps qui courent, ce ne sont pas les occasions qui manquent.
 
« L’Europe fait les crises qui feront l’Europe »
 
Ce deuxième point est quelque peu plus subtil que le premier. Quoique. Il reste qu’il est probablement moins perçu par l’opinion publique.
Force est de constater que depuis sa création, l’Europe a traversé de nombreuses crises, des crises économiques d’abord, plus précisément des crises monétaires et financières. La « crise de l’Euro » que nous connaissons encore aujourd’hui, si elle est la dernière en date, n’est pas la première, et il y a fort à parier qu’elle ne sera pas la dernière… Et quand on voit le capharnaüm (version biblique du mot argot « bordel ») politique que ces crises engendrent à chaque fois, la cacophonie qui en ressort et qui met en évidence, publiquement, les divergences profondes entre les chefs d’Etat européens, on ne peut pas ne pas se poser une question : « Mais tout ça, ceux qui font l’Europe, ils ne pouvaient pas le prévoir ? Ils ne s’en doutaient pas ? Ils ne savaient pas ? ».
Exemple : Quand, au tout début des années 1990, on a commencé à sérieusement évoquer, en Europe, un projet de monnaie unique, qu’on en a même décrit, de façon précise, les principales modalités, les conditions et les étapes, l’immense majorité des économistes a clairement averti, au minimum, que ce projet là était pour le moins prématuré car l’Europe ne disposait pas encore des outils nécessaires à sa régulation, notamment en cas de crise économique locale (ne touchant qu’un ou quelques pays de la zone) voire même globale (affectant tous les pays de la zone). Quid alors de ceux qui, au même moment donc, pensaient l’Euro et sa mise en place effective ? A cette question, il y a peu de réponses possibles.
Réponse 1 : ces gens là (un mixte de politiques et de technocrates) étaient (et pour ceux qui sont encore en poste « ils sont toujours ») des ignares et n’avaient aucune connaissance, même élémentaire, de mécanismes économiques de base.
Réponse 2 : Ils n’accordaient aucun crédit aux économistes, considérant la communauté des économistes comme un assemblage de « sectes » qui ne sont jamais d’accord sur rien et dont les propos sont donc au mieux inoffensifs et au pire nuisibles mais dans tous les cas inutiles.
Réponse3 : Ils savaient (que créer une monnaie unique à ce moment là allait être économiquement compliqué) mais considéraient (et pour ceux qui sont encore en poste « ils considèrent toujours ») que l’Economie doit être toujours subordonnée au Politique, affirmant ainsi le « Primat du Politique sur l’Economique », et qu’il est des moments historiques où la Rationalité politique l’emporte toujours sur la Rationalité économique et que la mise en place de la monnaie unique en Europe était justement un de ces moments historiques.
Réponse 4 : Ils le savaient (que créer une monnaie unique à ce moment là allait être économiquement très compliqué). Ils savaient même que le système mis en place serait inévitablement à l’origine de crises et qu’en plus il n’avait pas les moyens de les gérer, mais justement, ce qu’ils savaient aussi, c’est que ces crises fourniraient l’occasion de faire franchir un cap supplémentaire à la construction européenne, car la crise, en mettant les peuples « dos au mur », les forceraient, les peuples, à devoir choisir entre « Plus d’Europe » ou « Plus d’Europe », selon l’acception et donc la prononciation données au mot « plus », soit entre avancer d’un pas supplémentaire dans l’unification européenne ou revenir en arrière, 50 ans en arrière, et ruiner tous les efforts entrepris au lendemain de la seconde guerre mondiale pour assurer une paix définitive en Europe. D’où le titre, qui résume cette quatrième réponse : « L’Europe fait les crises qui feront l’Europe. » Autrement dit : l’Europe avancera grâce aux crises. Voire : Seules des crises peuvent faire avancer l’Europe. C’est là d’ailleurs un fait avant d’être une formule, une idée, ou une théorie : la plupart des grandes avancées de la construction européenne eurent lieu en période de crise.
Quelle est, parmi cette « liste », la bonne réponse ? Probablement un « mixte » des réponses 3 et 4, lesquelles, à y bien regarder, sont finalement assez liées l’une à l’autre. Ce qui ne veut pas dire que relativement à ce que pouvaient dire (et disent encore) les économistes, ceux qui ont fait (et font encore l’Europe) étaient (sont encore) tous parfaitement au fait de leurs propos, ou qu’ils n’y en pas qui « s’en foutaient (et s’en foutent encore) ».

Ainsi donc sur ce deuxième point aussi; sur cette idée que « L’Europe fait les crises qui feront l’Europe », le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes en pleine actualité.

Il ne reste plus alors qu'à réfléchir plus avant à l’ensemble de ces questions et envisager des solutions possibles. On pourra pour ce faire, pourquoi pas, s’appuyer sur le « Triangle de Rodrik ». Ou méditer cette réflexion de Jorge Semprun, laquelle exprime le fond du problème de façon lumineuse : « L’idée de supranationalité est la philosophie latente de la construction européenne. C’est elle qui est en péril aujourd’hui. Or, elle dessine ce que le philosophe allemand Edmund Husserl, dans ses conférences de 1935 sur La Crise de l’humanité européenne et la philosophie, appelait la figure spirituelle de l’Europe. Husserl explique que l’Europe n’est pas qu’une réalité géographique, cartographique. C’est un esprit fidèle à la rationalité critique née dans la Grèce antique, mais aussi à la démocratie. Les élargissements de l’Europe ne sont pas une question territoriale. Comme le dit parfaitement un texte européen de 2000, la seule frontière de l’Europe est la démocratie. […] Je ne sais pas si l’euro va disparaître, mais il est possible qu’un certain nombre d’acquis s’évanouissent. C’est très grave. Le populisme va monter en Grèce et ailleurs. Il pourrait prendre un virage ultranationaliste. Je suis pessimiste. Je crois que le pire est possible, y compris la désarticulation de la communauté européenne. Je ne vois pas de pensée alternative parmi les dirigeants européens. Le moteur idéologique et moral de l’Europe a été durant des décennies la lutte contre le passé nazi et fasciste d’un côté, contre le totalitarisme stalinien de l’autre. Ce moteur est épuisé. Il faut en créer un autre. » (Jorge Semprun, « L’Europe a besoin d’un nouveau moteur idéologique et moral », Philosophie Magazine, n° 40, mai 2010).
Pas très gai tout ça… Raison de plus pour remettre un peu d'art dans sa vie !

lundi 25 février 2013

Alea Moral Est
 
Théoriquement, le sophiste est censé avoir une certaine spécialité. Mais en fait, de nombreux sophistes locaux sont dépourvus de tout savoir, de toute compétence. Simplement, ils manient adroitement les mots ; il est difficile de déterminer ce qu’ils enseignent réellement, puisqu’ils s’interrogent sur tout, sauf sur l’argent. Ils veillent à se faire grassement payer par les jeunes hommes de la ville.
Gore Vidal - Création - 1982.
 
 
Les « propriétaires » (ou « possesseurs » ou « Maîtres », c’est selon) d’animaux domestiques le savent mieux que personne : il est très difficile de faire faire à un animal ce que l’on voudrait qu’il fasse. Voyez par exemple les efforts répétés d’un Robert Bidochon pour faire faire à Kador, son chien, des choses qui figurent pourtant parmi les plus élémentaires, et voyez comme il échoue systématiquement. Notez qu’il n’est pas question ici de ces choses que l’on voudrait que l’animal fasse « en soi » (aucun rapport avec Kant), de choses relatives au seul comportement de l’animal vis-à-vis de lui-même. Non, il s’agit de choses que le « propriétaire », « possesseur » ou « Maître » souhaiterait que l’animal fasse pour Lui, Lui le « propriétaire », le « possesseur », le « Maître », comme aller acheter le journal, garer la voiture, ou jouer à la « baballe ». La nuance est extrêmement importante.
Demander à un chien de ramasser lui-même les déchets qu’il peut être amené à semer ici ou là est une chose. Lui demander de rapporter le « Dauphiné Libéré » en est une autre (« Eul Daubé ! En voilà typa un journal qui décoiffe !?! Pardi ! C’est y comme qui dirait une sacrée référence, par chez nous. Hé Hé ! Et puis pour y faire des feux de cheminée, ya pas mieux ! »). Car que l’animal ne ramasse pas ses déchets, au fond, le « propriétaire », « possesseur » ou « Maître », il s’en fout. En revanche, si au lieu d’acheter le journal, le chien, le chat, voire la « tortue » (pour les tortues il va de soi qu’on pense à un mensuel ! et non à un quotidien ! « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » ! quand même !), si l’animal donc fait tout autre chose, comme s’acheter des bonbons, jouer le quinté, ou aller boire un diabolo-menthe avec sa dulcinée (voir La belle et le clochard, un pur chef d’œuvre), le propriétaire s’en trouvera directement affecté, car privé de son journal, privé donc des faits divers locaux, de la météo locale, des programmes de la télévision locale, des petites annonces locales, annonces en tous genres pourvu qu’elles soient locales, des promotions commerciales locales, des pages mortuaires locales, ou encore des résultats des élections locales si tant est que nous fussions en période d’élection locale, genre municipale ou législative. (« Non Berthe ! Les élections zeuropéennes c’est pas des zélections locales ! On est plus en 40 ! Bordel !»).
La nuance entre faire faire à son chien quelque chose « en soi », pour lui, lui le chien, ou lui demander de faire quelque chose pour Soi,  pour soi le Maître, est donc, en vérité, une authentique différence, bien plus qu’une simple nuance, et une différence de taille. Ce n’est en effet que dans ce deuxième cas de figure qu’il y a vraiment un problème pour le « propriétaire », « possesseur » ou « Maître », qu’à partir du moment où il doit associer son animal à son ou ses propres objectifs à Lui, le « propriétaire », « possesseur » ou « Maître ». Car le problème du Maître est alors de trouver le ou les moyens d’imprimer son objectif, son objectif à Lui, le Maître, dans l’esprit  de la « bête » (on dit parfois « du bestiau », mais bon, ça dépend de la longitude, de la latitude aussi) de sorte à ce qu’elle le partage et agisse en fonction. Bref, tout l’art du dressage consiste en grande partie à trouver les moyens d’aboutir à une convergence d’objectifs entre le Maître et l’animal, son animal, de sorte à ce que ce dernier agisse conformément à l’objectif du premier, et cela sans que le Maître soit obligé de surveiller la « bête » en permanence, ce qui serait trop facile et donc sans intérêt aucun.
 
Mais il y a plus. Le problème se complique quand quoi que fasse l’animal, celui-ci sait qu’il a l’assurance (on verra que c’est bel et bien le cas de le dire…) que le Maître ne l’abandonnera pas. Certes, s’il se comporte « mal », le « propriétaire », « possesseur » ou « Maître » le grondera, sans doute, voire le punira, aussi, pourquoi pas, mais jamais il ne l’abandonnera, en « l’oubliant » sur le bord d’une autoroute par exemple, ou en le cédant à un « créateur de sushis » (Dire qu’il y en a qui s’affichent sur les ondes comme des « Créateurs de sushis »…on croit rêver parfois, vraiment). Non. Jamais son Maître ne l’abandonnera, ça c’est sûr. Et çà, l’animal le sait. Soit que le Maître l’aime trop ! son animal ; ou que sa vie perdrait une grande partie de son sens s’il devait se séparer à jamais de son « fidèle compagnon » ; ou encore que la Loi en vigueur condamne à vingt ans de travaux forcés tout « propriétaire », « possesseur » ou « Maître », pris en délit d’abandon d’animal domestique. L’animal saurait alors qu’il peut n’en faire qu’à sa tête sans réel dommage pour lui-même autre qu’une moindre ration de croquettes ou qu’une nuit supplémentaire dans la niche, dehors. Pire encore : alors même qu’il serait d’un « naturel » plutôt sage (« Pluto » aussi c’est un chien, je sais !!!), le fait même de bénéficier de cette assurance pourrait l’inciter à se conduire peu sagement !
 
C’est ce genre de situation que décrit la notion d'« aléa moral » : une situation où deux « personnes » X et Y passent contrat, s’engageant donc, chacune, sur une certaine attitude à suivre, attitude explicitement inscrite dans le contrat, ou attitude implicite seulement tellement elle « semble aller de soi et qu’il n’est pas utile de la préciser », mais attitude qui, pour l’autre, n’est pas directement observable une fois le contrat signé et mis en œuvre. D’une certaine façon donc, si le contrat implique un certain engagement « moral » de la part de Y vis-à-vis de X par exemple, rien n’est jamais certain et X coure toujours le risque que Y ne respecte pas l’engagement implicite auquel il s’est engagé, sachant, rappelons-le, que X ne peut observer en permanence son comportement.
 
Il y a bien un moyen efficace de régler ce problème : sélectionner, d’entrée, lors de la signature du « contrat », « la bonne personne ». Voyez de nouveau Robert Bidochon. Au moment où il a « pris » son chien Kador (l’a-t-il acheté, l’a-t-il pris à la SPA, lui a-t-on offert, l’a-t-il trouvé, et si oui, où exactement ?????), il aurait pu tenter de s’assurer qu’avec ce chien il n’aurait aucun souci, qu’il se plierait toujours, ce chien, à la moindre de ses exigences. On peut imaginer pour cela une entrevue genre « entretien d’embauche », permettant au Bidochon de savoir et comprendre à qui il aurait affaire (Savoir sans comprendre c’est possible, La Preuve : Moi, Christine Ockrent, Europe 1 Editions, Paris, 2013, à venir), entretien fait d’une liste de questions dont le but aurait été de faire révéler par Kador lui-même la vérité sur ses intentions réelles et donc son comportement futur. Oui. Sauf que rien n’eut obligé Kador de tout dire. Il aurait très bien pu cacher certaines informations, Kador, comme sa passion pour la philosophie en général et pour Kant en particulier, ou son mépris pour les jeux canins ordinaires, ou son refus absolu, un authentique « impératif catégorique », de jamais lever la papatte contre un quelconque réverbère !, les plaçant ainsi, lui, Kador, et Robert Bidochon, dans une de ces situations dites d’« asymétrie d’information » dont on sait qu’elles peuvent nuire à la qualité des échanges quand elles ne les empêchent pas purement et simplement.
 
Mais force est de reconnaître qu’il est absolument impossible d’être sûr, absolument sûr, sûr à 100%, d’avoir à tous les coups choisi « la bonne personne ». C’est pourquoi nous sommes très souvent condamnés à devoir composer avec l’« aléa moral », et tenter de faire en sorte que ses conséquences ne nous soient pas trop dommageables, à nous personnes physiques, mais aussi à nous « personnes morales » (les entreprises), voire nous « La société tout entière ».
 
Prenez par exemple une Compagnie d’Assurance (c’est le classique des classiques en la matière) et imaginez un comportement pour le moins étrange, décrit comme suit.
Imaginez qu’à chaque fois qu’un conducteur assuré par ladite compagnie connaisse un accident, qu’il soit fautif ou non, imaginez qu’à chaque fois on lui tienne un discours du type : « Ne vous inquiétez pas cher Monsieur, tout va bien. Vous rouliez à 120 km/heure sur une départementale. Vous débouchiez sur une Nationale, côté droit. Pour optimiser l’entrée en courbe sur la Nationale, le  transfert de masse, et la trajectoire dans le virage, vous avez accéléré et grillé le Stop. Très bien. Ce faisant vous avez percuté un Bus. Le Bus est irrécupérable, tout comme votre véhicule. Très bien. Le principal est qu’il n’y a ni mort ni blessé. C’est pourquoi nous prenons tout en charge cher Monsieur. « Soyez rassuré, nous vous assurons ! » C’est notre slogan, après tout ! Et qui plus est, cher Monsieur, nous abaissons le prix de votre « police », laquelle passera de 40 euros par mois à 30 euros à compter du mois suivant. Et pour finir nous créditons votre bonus de 10 points. Au revoir cher Monsieur et à très bientôt ».
Croyez-vous qu’un tel comportement de l’assureur va dans le sens d’une incitation à une conduite plus sage, du côté de l’assuré ?
Cette histoire d’assurance-auto révèle une pure situation d’« aléa moral » : une fois qu’il a accepté de vous assurer, l’assureur ne va vous accompagner à chacun de vos déplacements ou placer une caméra dans votre véhicule (pas encore en tout cas). Il attend de vous un comportement responsable et conforme à ses propres objectifs (le profit de son entreprise). Il attend que vous conduisiez sagement. C’est ce à quoi vous vous engagez implicitement en souscrivant le contrat. Mais ce comportement, on l’a dit, l’assureur ne peut pas l’observer. Et il sait aussi et surtout, votre assureur, qu’en vous assurant, par ce fait même, il ouvre la voie à un comportement moins responsable de votre part, vous, l’assuré, parce ce que vous vous savez désormais assuré, justement. Et si tel est le cas, la Compagnie d’Assurance déplorera sans doute les nombreuses pertes humaines ainsi que le coût pour la collectivité induits par la multiplication des accidents, mais aussi, quand même, ses propres pertes financières, liées aux sommes astronomiques qu’elle aura dû débourser pour couvrir ses clients.
 
Autre exemple, autre classique, dont l’actualité n’est plus à démontrer puisqu’on touche là à une des causes de la crise financière actuelle : les banques.
Imaginez un pays dans lequel il n’y aurait que quelques banques, des banques de très grande taille. Ces banques feraient, chacune, tout ce qu’une banque est susceptible de faire : gérer les dépôts des clients, leur distribuer des crédits, ainsi que procéder à des opérations financières plus ou moins sophistiquées pour le compte de leurs clients mais aussi pour leur compte propre. Leur chance, à ces banques, c’est que le secteur bancaire est pour ainsi dire le seul secteur économique qui s’il venait à « couler » entraînerait avec lui l’économie tout entière, et avec elle la société tout entière également. Et cela, les « banquiers » le savent. Ils savent que l’Etat ne peut les laisser couler sauf à accepter de « couler » avec elles. Et plus les banques sont de grande taille, plus c’est vrai. Elles deviennent alors, comme on dit : « Too Big To Fail » (Prononcez : « Tou bigue tou failleuleu ». Traduction « Trop grosses pour faire faillite », ou, en Javanais : « Travo gravossaveu pavour favairaveu favaillavitaveu », soit encore : « Tro segro repou refai yitefa », en Verlan, ou, enfin, en Louchébem : « Lrotem lrossegem lourpem lairefem laillitefem », c’est au choix). Et alors là, qu’est-ce qui va les empêcher de se « laisser aller » ? De prendre toujours davantage de risques, en accordant des crédits à de malheureux ménages dont on sait pourtant qu’ils ne rembourseront jamais, en montant des opérations financières tellement complexes que plus personne, y compris au sein de la banque, ne s’y retrouvera jamais, voire en se livrant à de pures et toujours plus hasardeuses spéculations, sur la dette grecque, le dollar, l’immobilier, où l’avenir politique de Ségolène Royal ? Car quand bien même certains dans la banque mettraient en cause la pertinence de certaines opérations, il y aura toujours un Monsieur Sylvestre pour dire : « Et alors ! Si ça foire ! Qu’est-ce qu’on n’en a à foutre ! Yaura toujours l’Etat pour nous sortir du pétrin. Le con ! Ah Ah Ah Ah… ».
« Alea Moral », de nouveau, bien sûr : l’Etat, la Société toute entière en fait, a intérêt à ce que les banques soient correctement gérées car sans un secteur bancaire performant et jouant pleinement son rôle l’économie ne peut bien fonctionner (voir une actualité qui dure depuis au quatre ans ou presque…) ; mais l’Etat ne peut pas mettre un agent du fisc, de la brigade financière ou de la DGCCRF, derrière chaque salarié des banques pour vérifier qu’il font bien leur travail et qu’ils minimisent, autant que faire se peut, les risques qu’il font courir à leur banque d’abord, et, surtout, les risques qu’il font courir à la collectivité ensuite. Bref, l’Etat ne peut observer directement le comportement des banques. Mais il ne peut les laisser couler sauf à s’effondrer lui-même. « Alea Moral Est » !
NB : Notez qu’à force de grossir, les banques peuvent devenir tellement grosses qu’elles se trouvent alors « Too Big to Save » (Prononciation : « Tou Bigue too Saïèèveueueue ». Traduction : « Trop grosses pour pouvoir être sauvées ») ! Et là, en cas de mauvaise gestion de leur part, c’est un peu l’histoire de La Fontaine qui est remise au goût du jour « façon puzzle », l’histoire de la grenouille qui voulait être aussi grosse qu’un bœuf. On sait comment ça a commencé. On sait aussi comment ça a fini…
 
Autre exemple : la relation salariale. Là aussi le problème s’énonce simplement : comment un dirigeant, dans une entreprise par exemple, peut-il s’assurer que les salariés, une fois embauchés, font bien les efforts qu’ils sont censés faire, les efforts auxquels ils se sont implicitement engagés en signant leur contrat de travail, sans, d’un côté, être en permanence « sur leur dos », mettre des caméras partout, et sans, d’un autre côté, croire en l’angélisme de tous. A une époque où l’esclavage a presque disparu et où donc le fouet n’est plus disponible en tant qu’outil management, où dit autrement, le Management remplace la figure du fouet (elle n’est pas de moi celle-là, mais du philosophe français André Comte Sponville, ici ), c’est un problème. Et la solution à ce problème, c’est souvent la mise en place d’un système d’incitations (une prime par exemple), de sorte à faire que les intérêts des salariés convergent au maximum sur ceux de celui qui les dirige.
NB : Vous pouvez transposer cette problématique à tous les échelons hiérarchiques, dans le « privé » comme dans le « public », et même aller jusqu’à l’appliquer à la relation entre les propriétaires d’une entreprise et sa direction quand il s’agit de personnes séparées comme c’est le cas dans les très grandes entreprises cotées en Bourse, ce qui donne ce nouvel exemple de problème : comment des actionnaires peuvent-ils faire pour que les dirigeants, les cadres de l’entreprise, dont il ne peuvent pas, par définition, observer la gestion quotidienne, gèrent bien l’entreprise en fonction de leurs buts à eux, les actionnaires, et non dans le but de les satisfaire eux, les dirigeants ? « Alea Moral Est » !
 
On pourrait multiplier les exemples. Ils sont légions, qui montrent l’omniprésence de l’« aléa moral » dans le fonctionnement réel de nos sociétés.
On pourrait en effet ajouter l’assurance-maladie : jusqu’où la prise en charge collective des dépenses de santé n’incite-t-elle pas les assurés sociaux à abuser des soins ou, en amont, à avoir des comportements peu responsables relativement aux critères élémentaires de santé et d’hygiène. « Alea Moral Est » ! On pourrait aussi, pourquoi pas, envisager certains aspects de la relation entre Parents et Enfants sous l’angle de l’« aléa moral ». « Alea Moral Est », encore. Mais vu qu’il s’agit au fond d’une variante, qui plus est minime, du dressage de l’animal domestique, lequel a été largement traité dans la première partie de ce billet, il est inutile d’en dire plus.
Bref, il est clair qu’avec la notion d’« alea moral » on tient un de ces concepts qui permettent de penser simplement mais efficacement nombre de situations observables dans la « vraie vie », voire d’agir dans cette même « vraie vie ».
 
Cela dit, dans la « vraie vie » il n’y a pas que l’Economie ! Heureusement ! N’empêche : « Alea Moral Est », quand même ! Voyez par exemple tout ce que l’on pourrait apprendre d’une relecture des textes fondateurs du monothéisme à la lumière de la notion d’« aléa moral », histoire de voir comment Dieu lui-même s’y est pris pour limiter, gérer, réguler, au mieux, dans le monde temporel comme on dit au Vatican, urbi et orbi, comme on dit aussi, au Vatican, les situations d’alea moral qui l’unissent, de fait, Lui, Dieu, aux hommes, pourtant ses propres créatures, dès lors qu’elles furent, par Lui, créées. Edifiant. Forcément édifiant !
 
Sinon, le PSG continue d’écraser le Championnat français et est en passe d’écraser l’Europe. Normal. On me dit que La Creuse c’est bien, mais que la Sarthe aussi. Sans doute. Et les élections italiennes sont un très bon indicateur de l’état de l’ambiance politique en Italie certes, mais aussi dans l’Europe tout entière. Normal.
 
Sur ce, un Magicien comme Pape, qui dit mieux ? Et si en plus il a « La classe », qu’il est russe et que c’est un vrai grand clown... « Abemus Papam ! »

mercredi 30 janvier 2013

Bonnes nouvelles Mauvaises nouvelles Mauvaises nouvelles Bonnes nouvelles
 
Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n’opère que dans les châteaux et salons, et qui, une nuit où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule : «  Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques ».
Maurice Leblanc - L’arrestation d’Arsène Lupin - 1905.
 
 
On aura rarement autant parlé de compétitivité : « Choc de compétitivité », « Impératif de compétitivité », « Pacte de compétitivité », « Pôles de compétitivité », « Sursaut de compétitivité », « Compétitivité » tout court, tel quel ou décliné sous toutes ses formes, ces mots et expressions sont désormais au cœur des paysages économico-médiatico-politiques français, allemand, italien, grec, espagnol, entre autres, au cœur donc du paysage économico-médiatico-politique européen. Partout la compétitivité est présentée comme Le moyen de sortir les pays de la crise, Le moyen de restaurer l’emploi. Partout il s’agit de redonner au pays un « avantage compétitif ». Partout il s’agit, en vérité, de gagner la « guerre économique ». Il faudrait sans doute remonter aux XVIème et XVIIème siècle, en Europe occidentale, pour trouver une époque où « l’impératif de compétitivité nationale » occupait une place aussi centrale. A cette époque en effet, dominait en Europe une doctrine que l’on nomma plus tard le « Mercantilisme ». A vrai dire cette doctrine était complexe, peu unifiée, et évoquait beaucoup d’autres choses que la seule « compétitivité nationale », mais on en a retenu cette idée phare, censée guider les politiques économiques nationales : le salut économique de la Nation passe par la victoire dans la « guerre économique internationale » (quand il ne s’agissait pas de gagner la guerre tout simplement…). Actualité incontestable du « Mercantilisme » donc, dans sa version « brutale » au moins. L’usage croissant du mot « Mercantilisme », ou de l’expression « politique mercantiliste » suffisant d’ailleurs à en fournir un commencement de preuve.
Mais il est autre commencement de preuve plus clair et plus révélateur à la fois : la focalisation, quasi permanente, sur un indicateur censé tout dire, tout résumer : le solde de la « Balance commerciale » du pays.
 
Rappelons que la « Balance commerciale » d’un pays est un « tableau » à deux colonnes recensant, pour une période donnée (un mois, un an, par exemple), d’une part les exportations du pays et, d’autre part, ses importations. Rappelons aussi que par exportations et importations on entend, respectivement, les ventes et les achats de marchandises réalisées « avec » le « Reste du Monde » (les autres pays), et de marchandises seulement : la « Balance commerciale » n’enregistre que les mouvements de biens et de services et n’intègre pas, notamment, les investissements directs transnationaux (quand par exemple une entreprise française construit une usine au Maroc, ou inversement quand un Prince Qatari achète un hôtel de Luxe à Paris), ni les mouvements financiers (placements, prêts, etc.). Rappelons enfin que la probabilité d’observer, pour un pays quelconque, un certain mois, ou une certaine année, un montant des exportations rigoureusement égal au montant de ses importations étant très proche de zéro, la balance commerciale d’un pays présente toujours un solde qui est soit positif soit négatif. Quand le solde est positif (le montant des exportations est plus élevé que le montant des importations) il est appelé « excédent » (« excédent commercial » ou « excédent de la balance commerciale »). Si le solde est négatif (le montant des exportations est inférieur au montant des importations) on évoque alors un « déficit » (« déficit commercial » ou « déficit de la balance commerciale »). C’est ce solde de la « Balance commerciale » qui fait donc figure, par les temps qui courent, d’indicateur majeur de la performance économique nationale, car c’est lui qui est censé révéler la compétitivité du pays. L’impératif de la politique économique est donc : tout faire pour obtenir un solde positif et avoir une « balance commerciale positive » ! D’où la référence au « Mercantilisme ».
 
En soi, la référence à une doctrine, aussi ancienne soit elle, n’est pas un problème. C’est évident, ou ça devrait l’être. Mais encore convient-il d’en bien comprendre la logique, et de ne pas s’y référer que de loin, en y prenant que ce qui arrange et en faisant mine d’ignorer le reste, à supposer qu'on le connaisse. C’est ainsi que si l’on ne retient du « Mercantilisme » que l’impératif de compétitivité nationale mesuré à l’aune de l’excédent commercial, il faut « prendre avec », au minimum, trois sous-entendus implicites sans lesquels la doctrine perd tout son sens.
 
Primo : il y a souvent derrière l’impératif de compétitivité commerciale l’idée que l’enrichissement de la Nation se conçoit finalement à l’aune de l’accroissement de la quantité de monnaie en circulation dans le pays, car effectivement, exporter plus de marchandises qu’on en importe a pour contrepartie que davantage de monnaie entre dans le pays relativement à ce qui en sort. Ce qui peut laisser entrevoir une conception de la richesse très particulière puisque poussée à l’extrême elle voudrait dire que « la richesse c’est la monnaie », ce qui ne va pas de soi, loin de là. Il suffit pour s’en convaincre d’imaginer que subitement en France, la quantité de monnaie soit multipliée par dix. Serions-nous dix fois plus riches alors ?
Secundo : dans sa version première, la doctrine mercantiliste repose sur une conception du commerce international comme un jeu « à somme nulle » tel que ce qu’un pays gagne est forcément perdu par un ou plusieurs autres, d’où son caractère intrinsèquement « guerrier ». Est-ce si sûr ? Ne peut-on penser au contraire que l’échange entre pays, lequel n’est autre qu’un ensemble d’échanges entre individus qui ont comme seule caractéristique spécifique de se trouver dans des pays différents, n’est finalement qu’une variante de l’échange entre nationaux, et qu’en conséquence il accroît le « bien-être » de l’un tout au augmentant aussi le « bien-être » de l’autre. Que les échanges internationaux fassent par ailleurs des perdants (pensez aux personnes qui perdent leur emploi en France en raison de « l’échange international ») est une évidence, mais on pourrait tout aussi bien le dire des échanges entre nationaux. De même, qui se soucie, alors qu’il fait grand cas du déficit de la balance commerciale française, du déficit commercial, au sein même du pays, de telle commune, tel département ou telle région vis-à-vis des autres communes, départements ou régions ? Ce qui veut dire que la doctrine mercantiliste suppose de fait, en amont, l’adoption d’une forme de « préférence nationale » qui n’a rien à voir avec la stricte logique économique si tant est qu’il existe une stricte logique économique.
Tertio : à trop focaliser sur le commerce extérieur, on oublie que le véritable ressort de la croissance économique des pays, de l’augmentation des revenus et de l’emploi donc, est interne au pays lui-même, et passe notamment par les investissements, l’innovation, le progrès technique et la formation des hommes.
 
Mais bon, on pourra oublier ce qui précède, l’essentiel est de comprendre, même en surface, que finalement, la seule information relative au solde de la « Balance commerciale » de tel ou tel pays ne veut pas dire grand-chose en soi. Un « excédent de la balance commerciale » peut en fait s’avérer une mauvaise nouvelle pour le pays considéré, et il arrive même que l’annonce d’un « déficit de la balance commerciale » soit, au contraire une bonne nouvelle.
 
Pour le comprendre il suffit de revenir au point de départ et se souvenir que les exportations et les importations d’un pays correspondent, respectivement, aux ventes et aux achats de marchandises, ou de biens, réalisés avec le « Reste du monde », et de préciser que ces biens sont de toutes sortes : matières premières, énergies, biens de consommation, composants, outils, machines, services divers, pour citer l’essentiel. Autrement dit, le minimum à retenir est que les exportations comme les importations sont des dépenses de consommation réalisées par des Ménages ou des dépenses de consommation dites intermédiaires (les matières premières, les composants, etc.) et d’investissement réalisées par des Entreprises.
 
Prenez alors un pays qui, pour une ou plusieurs raisons, connaîtrait à un moment donné un ralentissement de sa croissance économique, voire une baisse absolue de la croissance de sa production. La croissance baissant, le pays connaitra mécaniquement une baisse des revenus (on une moindre hausse si les choses ne sont pas encore trop graves), une augmentation du chômage, et certainement aussi une chute de la confiance, une baisse du « moral », appelez cela comme vous voulez, chez les Ménages comme chez les Entreprises. En clair, les anticipations des Ménages et des Entreprises deviennent pessimistes. Dans un tel contexte, cela se traduira inévitablement par une baisse de la consommation des Ménages, et surtout, de l’investissement des Entreprises. Or il se trouve que la consommation des Ménages tout comme les dépenses des Entreprises liées à l’acquisition de matières premières, de composants ou de machines comportent des biens produits à l’étranger, des importations. Si bien que mécaniquement toujours, le ralentissement de la croissance, de la consommation et de l’investissement donc, entraînera une baisse des importations dans le pays marqué par la déprime.
Supposez que, par ailleurs, les autres pays ne se trouvent pas dans la même situation. Que chez eux tout aille encore « plutôt bien » et que ni leur dépense de consommation ni leur dépense d’investissement ne diminuent. Cela veut dire que les « étrangers » vont maintenir leurs propres importations, y compris celles provenant du pays qui « va mal ». Si bien que pour le pays qui « va mal », on peut admettre que ses exportations, qui ne sont autre chose que les importations des autres, ceux qui « vont bien », resteront stables.
Faites le « total » : la crise que subit le pays qui « va mal » entraîne une baisse de ses importations sans affecter ses exportations, et le processus peut fort bien aboutir à une situation telle que le montant des ses exportations vienne à dépasser celui de ses importations : le solde de sa « Balance commerciale » sera alors positif, et la presse pourra titrer sur « l’excédent commercial historique » du pays, voire les membres du Gouvernement s’enorgueillir de ce « succès national signe du redressement national ». Et pourtant…
 
Le même raisonnement montre qu’à l’inverse, il est possible qu’un « déficit commercial » traduise une bonne santé économique. Prenez un pays euphorique (mais pas trop quand même…). Le chômage est faible. Les revenus élevés et équitablement  partagés. Les consommateurs sont confiants dans l’avenir : ils consomment. Les entreprises sont confiantes dans l’avenir également : elles investissement. Mécaniquement cela conduira à une hausse de ses importations, qui pourra aboutir à un déficit de sa « Balance commerciale », surtout si on fait l’hypothèse que les autres pays ne sont pas en proie à la même euphorie et qu’en conséquence ils importent moins, tirant ainsi à la baisse, mécaniquement, les exportations du pays euphorique.
 
A retenir donc, comme d’habitude, la nécessité, pour apprécier le sens réel de « l’information », d’en dépasser le seul contenu, surtout quand elle conforte notre « bon sens spontané », lequel en l’occurrence assimile systématiquement les mots « excédents » et « déficits » au Bien et au Mal. Et l’on ne s’étonnera pas alors, parfois, qu’il arrive que des bonnes nouvelles en soient de mauvaises et que des mauvaises nouvelles en soient de bonnes.
 
Mais ne pas retenir de tout cela qu’il faille nécessairement en conclure aussi que si un « déficit commercial » n’est pas toujours le signe d’une mauvaise nouvelle, c’est qu’il en est toujours une bonne, qu’il ne pose jamais aucun problème, que le « déficit commercial » est une bonne chose en soi, ou, symétriquement, qu’un « excédent commercial » est forcément toujours une mauvaise chose. C’est là une autre question. Je le précise car c'est important, mais aussi pour éviter aux lecteurs trop pressés, les adeptes, par exemple, de la lecture dite « en diagonale »,  de se retrouver dans la situation de cet éditeur fictif décrit par Umberto Eco (un Maître celui-là ! et quel Maître !), lequel, après avoir parcouru au hasard un certain manuscrit qu’il venait de recevoir d’un certain Marquis de Sade, et n’y ayant vu que considérations abstraites sur la philosophie de la nature, les concepts de sens, d’imagination et de plaisir, concluait sur le refus de le publier au motif que : « Nous ne cherchions pas une œuvre philosophique : le public d’aujourd’hui réclame du sexe, du sexe, et encore du sexe ».
 
Sur ce, rapport à la compétitivité,  si j’étais PDG de Peugeot, je ressusciterais un mythe. Mais bon, « c’que j’vous en dis, c’est c’que j’en cause ».
 
 
 
 
 
 
 
 

jeudi 27 décembre 2012


La dévaluation interne, ou du bon usage de l’oxymore en Economie
 
Tous les livres sur toutes les révolutions commencent par un chapitre sur la corruption du pouvoir chancelant et les souffrances du peuple, alors que le premier chapitre devrait parler de la psychologie des insurgés, de la manière dont un homme humilié, terrifié brise soudain le cercle de la peur, dire comment il cesse d’avoir peur. Sans ce phénomène il n’y aurait pas de révolution.
Ryszard Kapuscinski - Le Shah - 1982.
 
J’ai attendu le 22 décembre pour commencer à écrire ce billet attendu que s’il y avait eu la fin du Monde le 21 décembre il eut été inutile que je me décarcassasse. Et comme la fin du Monde n’a apparemment pas eu lieu le 21 décembre vu que là, au moment où j’écris ces mots,  on est déjà le 23, hé bien j’écris. Cela dit, notez que si la fin du Monde a bel et bien eu lieu le 21 décembre et qu’on ne s’en est pas aperçu c’est soit que le Monde était fini avant même d’avoir commencé et qu’en conséquence nous n’existions que sous la forme d’une gigantesque illusion collective, soit que l’on a eu tendance à confondre la fin du Monde avec la fin des Temps, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’instar de ceux qui croient que quand des philosophes annoncent la Fin de l’Histoire il s’agirait de la fin de l’Humanité tout court. Mais bon, on n’est pas là pour disserter sur le Temps (le Temps qui passe, pas le temps qu’il fait ! quelle idée), d’autant qu’on a tout dit sur le sujet, comme ceci : « Il est un profond secret qu’il ne faut pas dire au profane : la tulipe qui se fane ne refleurira jamais » (Omar Kayyâm, 1048-1131, Nishapour, Perse).
 
- Dis vouère, ya l’ Julien EulPerse à la tévé. I d’minde eu c’keu c’est y  koué un oxy… un oxy… putain !!!!! un oxy… un oxy… mé cé ty pas vré ça !!!! ha, un oxymore ?
- Mais mon chéri, tu ne sais pas ? C’est la même chose qu’un oxymoron. Voyons. Tout le monde sait cela.
- Ah tu sé ça toué ?
- Mais bien sûr mon chéri. J’ai fait ça en Hypokhâgne, en classe de rhétorique. Je m’en souviens très bien. On avait eu à disserter sur la question de savoir à quelles conditions l’on pouvait considérer Dieu comme une redondance contradictoire.
- Pardi ! Bin alors ? Dis mi.
- Bien sûr mon chéri. Ecoute : « Oxymore, ou oxymoron : Rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires. Exemple : un silence éloquent » -  Ca c’est la définition du Petit Larousse mon chéri. Sinon il y aussi : « Oxymore : Figure qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive. Exemples: une douce violence ; hâte-toi lentement » - Ca c’est la définition du Petit Robert. Ca te va comme ça ?
- Bin…
 
Voilà. Voilà ce qu’est un oxymore (autrement dit « oxymoron »). Reste plus qu’à voir qu’effectivement, une « dévaluation interne », c’en est un,  d’oxymore, que c’est un oxymoron.
Pour cela il faut commencer par rappeler ce qu’est une dévaluation. Puis voir en quoi ajouter l’épithète « interne » à « dévaluation » implique une contradiction dans les termes, autre manière de définir, au fond, ce qu’est un oxymore (autrement dit « oxymoron »).
 
Nous savons tous que lorsqu’il faut changer une monnaie en une autre monnaie, lorsque qu’il nous acheter des devises, la transaction se fera à un certain prix appelé « taux de change » (voir ici pour quelques précisions d’ordres à la fois théorique et pratique sur la notion de « taux de change »).
Nous savons tous également que les taux de change des monnaies varient dans le temps, en fonction de l’Offre et de la Demande exprimées, pour chaque devise, sur le « Marché des Changes ». Voyez par exemple comment la valeur de l’Euro en Dollar a fluctué depuis sa création : ça descend, ça monte, ça redescend, puis ça remonte, etc.
Quand le taux de change d’une monnaie « monte », ou « augmente », on dit que la monnaie en question s’apprécie. Inversement, quand son taux de change « descend », ou « diminue », on dit de cette monnaie qu’elle se déprécie. Et c’est tout « naturellement » que si on laisse faire le « Marché des changes », si « personne » n’intervient pour en corriger le cours, bref si le « Marché des Changes » fonctionne en mode « Système de changes flexibles » (ou « flottants »), les monnaies connaîtront, tour à tour, des périodes de hausse et des périodes de baisse, des moments où elles s’apprécient et des moments où, à l’inverse, elles subissent une dépréciation.
 
Une dévaluation, c’est aussi une diminution du taux de change d’une monnaie mais ce n’est pas exactement la même chose qu’une dépréciation. Une dévaluation, ça n’existe que dans ce qu’on appelle un « Système de changes fixes », lequel suppose, pour naître puis exister (Roselyne Bachelot, « La naissance précède l’existence », Revue maltaise de Métaphysique et de Morale, volume XIX, p.167, à paraître, Presses universitaires de La Valette), la signature, par des chefs d’Etat, d’un Traité international. Dans un « Système de changes fixes » il existe une valeur officielle définie et censée définitive pour chacun des taux de change des monnaies concernées. La fluctuation des taux de change y est donc, par définition, très faible, juste tolérée tant qu’elle demeure à l’intérieur des marges établies par le Traité, lesquelles sont normalement très étroites (plus ou moins 1% par exemple), histoire que le système reste cohérent avec lui-même. Que serait en effet un « Système de changes fixes » qui annoncerait qu’une fois attribué un taux de change officiel à chacune des monnaies en présence, les marges de fluctuations tolérées entre deux monnaies pourront être de 60% (on ne rit pas, c’est arrivé ! il n’y a pas si longtemps, et pas très loin de chez nous…) ? N’aurions nous pas là une forme inédite d’oxymore ? ou d’oxymoron ? un parfait exemple de contradiction dans les termes ? « une incapacité pour l’essence d’être inscrite dans l'apparence  » (Roselyne Bachelot, Retour du Tibet, p. 617, à paraître, Editions de Midi).
Dans ce cadre, la dévaluation d’une monnaie c’est la décision d’abaisser son taux de change officiel. Décision toute solennelle s’il en est puisqu’il s’agit de rien moins que modifier les termes du Traité. On ne dévalue donc pas une monnaie « comme ça ». L’accord de tous les représentants des pays appartenant au « système » est nécessaire. La dévaluation d’une monnaie est donc d’une autre nature qu’une « simple » dépréciation puisque la dévaluation est d’abord une décision politique car une décision pensée, prise et appliquée par des « politiques », alors que la dépréciation n’est la décision de personne, puisqu’elle n’est que l’expression des tendances spontanées du marché, la résultante du jeu de l’Offre et de la Demande sur le « Marché des changes ».
 
Cela dit, toute dévaluation résulte d’une dépréciation préalable : quand l’Offre et la Demande poussent à la baisse du taux de change d’une monnaie, et qu’en conséquence son taux de change officiel est de moins en moins « tenable », alors la dévaluation est l’opération de sauvetage ultime, censée permettre de maintenir la monnaie en cause dans le « système ». En annonçant la dévaluation, on ne fait finalement qu’entériner la « chute » de la monnaie sur le « Marché des changes ». Et l’on espère alors que sur cette nouvelle base (un taux de change officiel diminué de 5 ou 10%), le taux de change redeviendra stable, ce qui est le but premier de l’instauration d’un « Système de changes fixes ».
 
Mais l’objectif officiel d’une dévaluation n’est bien sûr pas l’abaissement du taux de change en soi. La dévaluation est toujours présentée comme un outil de régulation, un moyen de régler, solutionner, résorber certains déséquilibres macroéconomiques internationaux, plus particulièrement des déséquilibres commerciaux. La baisse du taux de change d’une monnaie est en effet classiquement considérée comme  le moyen de réduire voire annuler le déficit commercial du pays dont il est question et qui en fut la cause. Et comme la cause d’un déficit commercial est souvent lié à un manque de compétitivité des produits nationaux, finalement, la dévaluation apparaît comme le moyen de rétablir la « compétitivité nationale ».

Exemple : Soient deux pays A et B dont on suppose qu’ils participent à un « Système de changes fixes ». Admettons que les entreprises du pays A connaissent une baisse de leur compétitivité vis-à-vis des entreprises du pays B. Admettons aussi que cette baisse de compétitivité soit due à une hausse du coût du travail dans le pays A tel que celui-ci augmente plus rapidement que dans le pays B. Les raisons de ce type de divergence sont connues : elles renvoient à l’évolution relative des salaires ET de la productivité du travail respectivement dans les pays A et B (rappel : le coût du travail ça n’est pas que les salaires ! c’est le rapport des salaires ET de la productivité du travail, soit, en gros, le rapport entre ce qu’il faut dépenser pour payer les salariés, les salaires donc, et ce qu’ils rapportent à l’entreprise en terme de production de richesse, leur productivité. Voir ici pour le détail). Dès lors, les coûts de production augmentant davantage dans le pays A que dans le pays B, les produits fabriqués dans le pays A vont devenir plus chers que les produits fabriqués dans le pays B si bien que les exportations de A vont diminuer quand ses importations vont s’accroître. La balance commerciale du pays A va ainsi devenir déficitaire. Très bien. Mais en théorie, ce déséquilibre ne sera pas durable : le taux de change de la monnaie A (relativement à la monnaie B) va jouer son rôle « équilibrant ».
En effet, la baisse des exportations de A s’accompagnant inévitablement sur le « Marché des changes » d’une baisse de la Demande pour la monnaie de A (les étrangers doivent acheter de la monnaie A pour s’acheter des produits A et ils en achètent moins), et la hausse de ses importations s’accompagnant tout aussi inévitablement d’une hausse de la Demande pour la monnaie de B (les habitants de A doivent acheter de la monnaie B pour se procurer les produits B et ils en achètent plus), la Loi de l’Offre et de la Demande fera son œuvre : le taux de change de la monnaie A va baisser.
C’est précisément cette baisse du taux de change de la monnaie A qui va permettre au pays A de « redresser la barre » sur le plan commercial. Pourquoi ? Pour cette simple raison que la baisse du taux de change de la monnaie A fait que les produits fabriqués en A se trouvent désormais moins chers pour leurs acheteurs étrangers. Autrement dit, la dépréciation du taux de change de la monnaie A procure aux produits fabriqués en A un regain de compétitivité.
On peut même affirmer qu’en théorie, le taux de change de la monnaie A devrait baisser, baisser, baisser… jusqu’à ce que le déficit de la balance commerciale du pays A soit totalement résorbé.
[ Notez au passage que tout cela veut dire aussi, forcément, que le taux de change de la monnaie B s’est quant à lui apprécié (puisqu’il s’agit de la « même chose » vue à l’envers), qu’il a monté, monté, monté... jusqu’à ce que l’excédent commercial de B ait totalement disparu ! ]

C’est en ce sens que le taux de change des monnaies est théoriquement censé avoir un rôle régulateur dans une économie ouverte au commerce international. Une parfaite et totale flexibilité des taux de change (à la hausse comme à la baisse) permet une autorégulation du système empêchant la persistance des déséquilibres commerciaux.

Très bien. Sauf que si les monnaies A et B participent à un « Système de changes fixes », certes le taux de change de A pourra connaître une petite dépréciation (dans les limites des marges autorisées par le Traité), mais c’est tout. Si bien par exemple que si le coût du travail était devenu 10% plus élevé en A qu’en B, et que le taux de change de A ne peut baisser que de 2%, alors le différentiel de compétitivité restera de 8% en défaveur de A relativement à B. C’est précisément ici, alors, qu’intervient « la possibilité d’une dévaluation » comme moyen de réduire encore le différentiel de compétitivité entre A et B. En abaissant le taux de change officiel de la monnaie A, la dévaluation de la monnaie A va en effet permettre ce surcroît de dépréciation impossible avant. L’opération sera d’ailleurs officiellement présentée comme Le « moyen ultime » dont dispose encore le Gouvernement pour « retourner une situation inacceptable ». Et l’on voit qu’en théorie, dans l’exemple, il faudrait dévaluer de 8% pour effectivement « remettre à niveau » les compétitivités des entreprises des pays A et B.
 
Cela dit il importe de comprendre qu’une « dévaluation » (comme une dépréciation) a deux types de conséquences. D'abord des conséquences que l’on voit (et que l’on annonce et que l’on dit !) : le fait que les produits du pays dont la monnaie est dévaluée deviennent relativement moins chers donc sont désormais plus compétitifs (c’est le but). Mais aussi des conséquences que l’on ne voit pas (et que l’on annonce jamais et que l’on dit rarement !) : avec la dévaluation, il s’agit fondamentalement de réduire les différentiels nationaux de compétitivité et donc d’aligner les coûts du travail, à commencer par les salaires, si bien que ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’objectif réel d’une dévaluation est de rendre, dans le pays dont la monnaie est dévaluée, le coût du travail moins cher relativement à ce qu’il était dans les autres pays. Car en dévaluant le taux de change de la monnaie A, on provoque effectivement une baisse relative du coût du travail en A relativement au coût du travail en B vu que dés lors qu’ils passent la frontière, les prix et donc les coûts des produits A sont diminués du montant de la dévaluation, ou, ce qui revient au même puisque c’est l’autre « face d’une même pièce », on provoque une hausse relative du coût du travail en B relativement à celui de A. En clair : la dévaluation d’une monnaie est le moyen indirect de réduire le coût du travail dans un pays (au moins pour les salariés travaillant « à l’export »). D’où d’ailleurs cette autre conséquence qui ne se voit pas immédiatement et que l’on annonce jamais : la dévaluation entraîne inévitablement une baisse du pouvoir d’achat des salariés dont la monnaie a été dévaluée, ne serait-ce parce qu’avec une monnaie dévaluée tout ce qu’ils achètent en provenance de l’étranger voit son prix augmenter du montant de la dévaluation. Au total : la dévaluation agit comme une baisse des salaires mais sans qu’il y ait baisse des salaires !
 
On remarquera alors, c’est essentiel ! qu’il n’est jamais question de « dévaluation externe » (de même qu’on ne parle jamais de « dépréciation externe »). Et c’est bien normal, car une dévaluation c’est externe par définition, vu qu’elle agit, par définition, sur le taux de change, et donc forcément, par définition, sur « l’extérieur ».  Quiconque évoquerait une « dévaluation externe » se verrait moqué pour l’emploi de « cette figure pléonastique du plus mauvais goût » (Roselyne Bachelot, La plomberie pour les Nuls, p.45, Editions du Naufrage, à paraître).
 
- Dis vouère, ya EulPerse qui d’minde eu mintenan eu c’keu c’est y  koué un plé… un plé… putain !!!!! un pléo… mé cé ty pas vré ça !!!! un plé… ?
- Un pléonasme mon chéri ?
- Pardi ! Cé ty bien ça. Mé komment euk’tas d’viné ?
- C’est statistique mon chéri. La dénotation d’une forme oxymorique est presque toujours annonciatrice d’un pléonasme à venir. La marge d’erreur est de l’ordre de 1,25%, ce qui est très peu.
- Ah ? Alors cé koué, un plé… un plé… ?
- Un pléonasme ? Ecoute mon chéri : « Pléonasme : Terme ou expression qui ne fait qu’ajouter une répétition à ce qui vient d’être énoncé (redondance, tautologie). Exemples : prévoir à l’avance ; monter en haut ». Ca c’est la définition du Petit Robert mon chéri. Sinon il y a aussi : « Pléonasme : Répétition de mots dont les sens sont identiques. Exemples: monter en haut » - Ca c’est la définition du Petit Larousse mon chéri.
- L’auré pu dire « Descendre en bas » eul l’Larousse, nan ? Histoire de pas plager eul’Robert, nan ?
- On dit « plagier » mon chéri. Pas « plager ».
- Ah ?
 
Bon. D’après la définition il n’y a aucun doute, une « dévaluation externe » c’est clairement un pléonasme. Mais une « dévaluation interne » alors, quoi qu’est-ce ?
La réponse est quasi-immédiate. Sachant ce qu’est une « dévaluation », il saute aux yeux que lui ajouter le qualificatif « interne » est contradictoire, puisqu’on l’a dit : une dévaluation c’est par définition externe !!!!! On dévalue forcément par rapport à « quelqu’un autre » !!!!! Moralité : une « dévaluation interne », c’est un oxymore (autrement dit « oxymoron »). CQFD.
Est-ce à dire alors qu’une « dévaluation interne » ça n’existe pas, que conformément aux règles élémentaires de la Logique ça ne peut pas exister ? Pourtant, tout le monde en parle. Alors c’est quoi ?
 
Hé bien compte tenu de tout ce qui a été dit précédemment, on va pouvoir répondre très vite.
Primo, on l'a dit, une « dévaluation interne » ça n’existe pas en tant que tel vu que c’est impossible en tant que tel, rapport que c’est un oxymore (ou oxymoron).
Secundo : l’objectif véritable d’une dévaluation est d’aboutir indirectement à un réalignement des coûts du travail de sorte à ce que le coût du travail diminue dans le pays dont la monnaie est dévaluée relativement au coût du travail observé à l’extérieur.
Tertio : Donc une « dévaluation interne » c’est une expression qui désigne directement une baisse du coût du travail mais qui ne le dit pas ! En clair, là où la dévaluation était un moyen indirect de faire baisser le coût du travail dans le pays A, une « dévaluation interne » c’est une baisse « directe » du coût du travail dans le pays A, soit, en pratique, une baisse des salaires dans le pays A. Alors qu’avec une dévaluation la baisse du taux de change masque et fait qu’on ne voit pas la baisse des salaires, avec la « dévaluation interne », on ne peut pas ne pas voir la baisse des salaires vu que la « dévaluation interne » EST une baisse des salaires !
 
Ainsi donc il est des expressions dont la forme logique pourrait laisser penser qu’elles ne peuvent correspondre à rien de réel. Une « dévaluation interne » est impossible en Logique. Et pourtant, dans les faits, cela existe. Voyez l’Europe de l’Euro ! Il n’y a même plus de taux de change nationaux, dans les pays de la zone Euro, plus même de dévaluation pensable donc ! Et pourtant c’est là qu’on évoque, depuis quelques mois, la nécessité de « dévaluations internes », pour certains pays. C’est même pour eux qu’on a créé cette expression a priori contradictoire. Voyez ! Et vous verrez les baisses de salaires en Grèce, en Espagne et en Italie, autant de pays qui depuis quelques mois « expérimentent » la mise en place de politiques de « dévaluation interne ».
 
On méditera alors sur la question de savoir pourquoi, alors que le problème à résoudre est, à la base, un écart de coût salariaux, pourquoi on n’évoque aujourd’hui en Europe, comme seule solution, uniquement seulement et exclusivement la « dévaluation interne » en certains pays (ceux qui ont des déficits commerciaux), et non pas, aussi, une « réévaluation interne » en certains autres (ceux qui ont des excédents commerciaux), bref pourquoi on ne songe qu’à baisser les salaires dans les pays commercialement déficitaires et jamais à hausser les salaires dans les pays commercialement excédentaires ? Pourquoi ce climat de « guerre économique » entre pays qui aspirent par ailleurs à plus de coopération, d’harmonie et de paix ? Mais bon : si l’Europe est elle aussi un oxymore (autrement dit « oxymoron »), comme dit l'autre : « on n'est pas sortis de l’auberge ».
 
Sur ce, Joyeuses Pâques et Bonne année ! Dans La Creuse peut-être ? Depuis le temps que je vous dis que c’est beau La Creuse ! que c’est formidable La Creuse !! que c’est épatant La Creuse !!!